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Chronique: La confession de Monsieur Cyclone

Quand le démarcheur tombe le masque.

C’était le deuxième étage d’un immeuble sous-gare. J’ai sonné à 10 h 50, exactement. Dans les temps prescrits pour un premier contact. Avant même qu’elle n’ouvre sa porte, j’avais déjà compris qu’elle venait d’emménager, à cause des cartons sur le palier. Une petite femme entre deux âges, pâle, l’air épuisé. Vulnérable, la proie rêvée. J’ai suivi le plan habituel, point par point. Présentation rapide de l’entreprise Cyclone, en insistant sur « hygiène » et « maison cent pour cent suisse depuis cinquante ans ». Elle n’avait jamais entendu parler de nous.

Une démonstration gratuite

Elle m’a laissé entrer. Au corridor, le désordre était indescriptible. Bibliothèques à moitié pleines, piles de livres partout. En passant, j’ai remarqué un ordinateur allumé sur le bureau. Elle devait travailler chez elle, journaliste, ou quelque chose d’approchant. Je l’ai cuisinée. J’avais vu juste. Elle collabore à un hebdomadaire politique dont j’ai oublié le nom. « De gauche », elle a précisé. Comme un seul homme, j’ai déclaré qu’il en faudrait plus, de cette mouvance, et des plus combatifs. Elle n’a pas commenté, m’a fait asseoir à la table de la salle à manger. J’ai commencé par m’extasier sur ses tapis persans. On a parlé provenances, trames et dessins, j’ai demandé comment elle les soignait. Elle ne se fiait qu’aux spécialistes. Lorsque j’ai évoqué la cherté de leurs services, j’ai eu l’impression qu’elle avait deviné. J’ai tout de suite proposé la démonstration gratuite. « Sans engagement, promis, juré ; d’ailleurs, si nous pratiquions la vente agressive, ça se saurait ». Elle m’a coupé : « Votre Cyclone, c’est un aspirateur à 3000 francs, c’est ça ? » « Surprise, surprise ! » j’ai répondu « le pire qui puisse vous arriver, c’est de vous retrouver avec un Chiraz quasi neuf pour pas un radis. » Elle a fini par céder tout en m’avertissant qu’elle ne me prendrait probablement rien. Bizarre, mais je l’ai crue. J’ai hésité, puis je me suis dit qu’à défaut, une démo de plus, c’était toujours ça de gagné pour mon quota.
Le lendemain, j’étais chez elle à 11 heures tapantes. Je ne l’ai pas reconnue. Une autre personne. Pull rouge pétard, cheveux lavés, talons hauts, dix ans de moins. « Monsieur Cyclone, si je m’attendais ! » Elle s’est moquée quand j’ai soulevé mes deux valises : « Vous n’auriez pas le modèle en dessous ? » Je ne me suis pas démonté, j’ai agencé mon matériel, et hop, à l’abordage ! « Quel tapis voulez-vous ? » « Le Bidjar, évidemment. C’est le moins dommage. » La difficulté, moi, ça m’émoustille. J’ai saupoudré notre produit « entièrement biodégradable » en relevant l’importance que notre entreprise accorde à la protection de l’environnement. La minute écologique écoulée, j’ai enchaîné sur la phase « culpabilisation de la ménagère suisse ». Le truc de la toile propre entre le sac à poussière et le tuyau. Les plus coriaces ne s’en relèvent pas. Elle, oui. Elle a rigolé : « Trouvez autre chose. » J’ai continué. Le test du papier frotté sur le parquet, avant et après traitement. Au cirage machine, elle m’a tapé sur l’épaule, crié que c’était peine perdue, que l’engin était trop bruyant, trop lourd, trop compliqué, trop encombrant. J’ai terminé sur l’aspiration du matelas, mon morceau de bravoure. « Regardez mon chiffon témoin ! Vous avez vu cette couche de squames ? » Elle n’a pas bronché. « Pas de chance, j’élève des acariens pour un cabinet d’allergologues. Allez, on arrête les frais, et je vous offre un café. »

La vraie vie

J’en avais tellement marre que j’ai accepté. Je n’aurais pas dû. Les choses ont dérapé. D’abord, elle m’a flatté. Admiré mon métier, mes qualités de vendeur, mon intelligence. Elle m’a posé des questions sur ma vie d’avant Cyclone. Elle m’a expliqué que les gens l’intéressaient, qu’elle était sûre que j’avais vécu des choses extraordinaires : j’ai fondu et j’ai tout déballé. Le privé et le professionnel. L’adolescence difficile, l’apprentissage de mécano, mes années dans la marine marchande, le long séjour en Amérique du Sud, le retour au pays, la galère, les jobs temporaires, la rencontre avec Nathalie, l’opposition de son milieu à notre liaison (un démarcheur, vous n’y pensez pas) et puis notre mariage, les boulots à la limite de la légalité, ma brillante réussite dans l’affaire des appartements en time-sharing, l’embobinage de ces gogos-là, bourgeois bourrés de fric et d’orgueil, tout, j’ai tout déballé. Elle m’écoutait.
En ce qui concerne notre entreprise, elle a voulu des précisions. Si je visitais les femmes avec ou sans leur mari. J’ai donné des exemples, souligné l’attirance irrésistible du mâle moyen pour le côté technique de l’instrument, qu’il soit avocat ou nettoyeur portugais, seul ou en couple. J’ai révélé mes parades aux objections les plus courantes, je lui ai mimé chaque cas de figure, elle applaudissait, louait mes dons d’acteur. Elle m’a aussi demandé si personnellement j’achèterais notre « merveille ». J’ai coupé la poire en deux : « Le Cyclone est sans conteste l’appareil le plus performant de son espèce. Mais, c’est vrai, jamais je ne mettrais ce prix-là pour un aspirateur. » Ë la fin, je lui ai montré le contrat avec les chiffres pré-imprimés, et on a fait semblant. J’ai dévoilé la phase « persuasion finale », le secret des rabais cadeau, le piège des facilités de paiement. « Si j’amène les gens jusque-là, je ne les lâche plus. Vous avez eu beaucoup de chance. » Elle a remercié poliment.
C’est lorsque j’ai remballé mon matériel que j’ai réalisé l’étendue des dégâts. Il était 12 h 55. Une seconde de plus et je lui donnais mon adresse et mon numéro de col de chemise. J’étais lamentable. Et incapable de me rappeler le nom de son foutu journal. Chez moi, le repas était brûlé. J’ai eu beau raconter la vérité, ma femme n’a pas cru un mot de mon histoire.
Anne Rivier

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