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Chronique: Déménager

Déménager ressemble à une psychanalyse réussie.

l y a peu de temps encore, l’avenir helvétique appartenait à ceux qui se levaient tôt. Aujourd’hui, il n’est assuré qu’à ceux qui déménagent souvent. La situation économique commande, les décideurs décident. Si les concentrations et les fusions délocalisent les entreprises dans la joie, les employés privatisent leur délocalisation dans ce qu’ils peuvent. L’entourage n’a qu’à s’adapter. Donc, je m’adapte. Sans grand mérite, d’ailleurs. Je n’ai guère que deux solutions : faire mes valises ou remplir nos cartons. Entre les deux, un cœur simple ne balance pas. Une personne responsable non plus. Car, après tout, suivre un délocalisé dans son errance, aimer un fusionné sans poser de conditions à sa fusion privée, soutenir un concentré dans les mauvais jours, facilitant ainsi sa restructuration générale, n’est-ce pas à long terme alléger les services sociaux, diminuer les charges de l’État et contribuer au bien public ? ça y est ! Je sens ma mission m’investir et mon torse bomber vers la médaille. Je me sacrifie, c’est décidé ! Je quitte Genève et je rentre en Suisse. Ë Lausanne, youps, j’suis ravie !
Or, depuis un mois, partout on me plaint. Déménager serait une corvée, un authentique calvaire. Rien n’est plus faux. L’exercice est utile. Pour l’avoir beaucoup pratiqué, je lui reconnais même des vertus capitales. Déménager ressemble à une psychanalyse réussie, qui vous égare pour mieux vous recentrer. Elle vous distingue, vous raconte une histoire qui n’appartient qu’à vous. Elle vous prouve que vous existez. Déménager, c’est se rencontrer et refaire sa connaissance.
Officiellement, d’abord, et à supposer que vous soyez suisse, que vous changiez de commune, de canton, les innombrables démarches à effectuer vous ramènent à votre identité toute nue. Nom, prénom, filiation, profession, dernier domicile connu sont constamment répétés, vérifiés, authentifiés, puis solennellement réaffirmés, réassurés, garantis jusqu’au prochain changement. Ë force de les écrire et de les récrire, vos divers numéros personnels vous redeviennent familiers. Qu’ils puissent vous ficher aussi sûrement qu’ils protègent vos droits vous indiffère, tant ils vous élèvent momentanément au rang de citoyen privilégié, de « moi » unique, libre de circuler, de s’établir où bon lui semble dans un pays qui est le sien. Déménager, c’est, paradoxalement, réaliser le luxe, le confort, la sécurité qu’offrent l’appartenance à une nation. L’occasion de remonter son arbre généalogique, de se réapproprier des ancêtres, connus ou supposés, de réfléchir à la fragilité de ses origines. Pour la plupart d’entre nous, c’est se remémorer que la Suisse est viscéralement européenne, et qu’elle fut un jour refuge ou terre d’accueil pour ces étrangers qui sont devenus nos ascendants, nos parents, par hasard et par nécessité.

Se découvrir et risquer d’y laisser des plumes

Officiellement, enfin, déménager, c’est recevoir son état-civil comme un couteau en pleine poitrine. Confronté au livret de famille qu’on a, ou qu’on n’a plus, c’est revivre le divorce qui vous a meurtri, relire le prénom de l’enfant mort, le nom du mari ou de la mère disparus, les dates chirurgicales de vos naufrages intimes.
Matériellement aussi, déménager, c’est se redécouvrir et risquer d’y laisser des plumes. En acceptant de détruire soi-même son cadre de vie, on collabore à sa dévalorisation, on se frustre, on tresse la corde de son supplice. Se coltiner aux objets, pis, à ses propres objets, oblige à se remettre en question. Par leur nature, par la pérennité de leur choix, ils nous définissent crûment. Ils sont ce qui restera de nous, ils sont ce que nous sommes. Oubliés, remontés de la cave ou redescendus du grenier de la mémoire, rassemblés, regroupés, rangés, alignés, sur le point d’être emballés, ils crient nos défauts et révèlent nos limites. Sentimentalisme, consumérisme, matérialisme, goût déplorable, on s’accuse, on s’en veut, on se jure de ne plus recommencer. Vain combat. Par essence et pour son malheur, masculin ou féminin, l’homo demenagicus est un conservateur qui ne s’assume jamais. Un de ceux qu’il serait dangereux de laisser longtemps au pouvoir. Autocrate honteux, de mauvaise foi et de mauvaise humeur, il fait le vide autour de lui, décide vite, mal, et jette trop souvent les bébés avec l’eau de leur bain.
Ces photos en vrac dans des boîtes à chaussures ; il faudra les trier, terminer l’album qui s’arrête à la première molaire de mon fils. Ce vieux courrier, ces cahiers d’école, ces polycopiés de cours de droit, au pilon ! Ces bibelots, ces souvenirs de vacances, du balai ! La théière Meissen ébréchée, une relique familiale de moins. Le bougeoir kitsch, cadeau de confirmation, je le garde. Certaine qu’aucune organisation charitable n’en voudrait.
L’éternel problème des bibliothèques, ensuite. Les beaux livres reliés, les Pléiade, les rares et les épuisés résistent et résisteront toujours. Les autres ne subsisteront que s’ils sont thématiques. Cette fois, les places seront comptées : les hybrides, les inclassables, ne passeront pas l’hiver. Les romans, qu’ils le veuillent ou non, rejoindront les livres d’histoire. Quant aux dictionnaires, ils délogeront les bandes dessinées, à moins que les philosophes ne daignent se rapprocher de la cuisine spontanée, ce qui, entre nous, ne leur ferait pas de mal ?
Flexibilité, mobilité, santé ! « Le travail, youps, c’est la vie ! » Un de nos célèbres compositeurs romands, philosophe visionnaire de la gymnastique rythmique, le chantait avant nous. En rangs serrés et en cadence. Croyez-moi, la graine est encore bonne à prendre : tout vaut mieux que le chômage. C’est décidé, je déménage. Anne Rivier

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