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Chronique: Qui est Pétunia ?

La chatte est d’un beau noir de laque, sans un poil blanc. Benjamine d’une longue série, à voir le cuir usé de son collier. Sur la médaille gravée à son nom, un numéro de téléphone. Communément, un chat est un chat. Juridiquement, Pétunia est une chose. Or, dans les contes comme dans la vie, il n’est pas rare que les choses prennent le pouvoir.
C’était au printemps dernier, un matin vers neuf heures. Gracile, à peine nubile, Pétunia a sauté sur la balustrade, devant la cuisine. Ë la recherche de son équilibre, elle a d’abord vibré sur ses pattes tendues, le dos circonflexe et la queue hérissée. Puis, en danseuse sur ses coussinets, elle s’est lancée dans une suite de pas peu académique. Enchaînant les jetés battus acrobatiques, les glissés et les fouettés chaotiques, elle s’est soudain rassemblée dans une sorte de demi-arabesque arrière, son œil impérieux fiché droit dans ma vitre. La lèvre relevée sur l’aiguille de sa canine, elle a poussé une mémorable semonce inaugurale avant de verser d’un bloc dans la plate-bande. Étourdie ou cabotine, elle est restée là, longtemps, ramassée sur elle-même, pâté d’encre de Chine sur la page violette des iris. J’ai résisté. Je le sais trop bien, j’attire les chats et les chats m’attirent depuis l’enfance. Si nos coups de foudre sont bénins, j’ai appris à me méfier de nos liaisons : pareilles aux autres, elles finissent toujours mal. Avec les années, les ruptures deviennent insupportables. Le travail de deuil ne se partage pas, ne connaît pas la retraite. Alors, je me préserve, je calcule mes attachements au plus près. Tous mes attachements.

Débats au centre commercial

La chatte est revenue chaque matin pendant dix jours. Au onzième essai, elle a réussi le grand bond en avant, atterrissant sur le rebord de ma fenêtre. Sa partie était gagnée. Je l’ai invitée à entrer, et mon quotidien s’est transformé. Mon panier a changé de ménagère. J’ai acheté du lait, moi qui n’en bois pas. J’ai suivi les publicités spécialisées à la télévision, moi qui les trouve immorales. J’ai reniflé des croquettes, humé des barquettes, soupesé, comparé, traqué le colorant, l’additif superflu. Moi qui dédaignais ses services, j’ai dû supplier le boucher rouquin du supermarché de me procurer du poumon, du rognon, de la rate et du foie. Grand ami des bêtes, ce dernier s’est fendu en quatre pour les abats de Pétunia. Nous avons donc sympathisé et je lui ai avoué mes scrupules. Pétunia n’était pas à moi. Pétunia délaissait ses propriétaires à mon profit. Pétunia s’installait. Que je la garde ou que je la chasse, j’étais en faute, doublement condamnable. Le rouquin m’a rassurée, acquittée de bon cœur. Dès lors, nos discussions ont pris un tour plus chaleureux. Passant des animelles aux animaux, et de l’animal à l’anima, nous avons relié Genève à l’universel, prédisant un automne social très chaud et des temps très durs aux réfugiés bosniaques en sursis. Se déclarant « choqué par les revendications indécentes de la fonction publique », l’équarrisseur queue-de-vache a aggravé son cas en se révélant partisan du rapatriement immédiat de ces « profiteurs de soi-disant réfugiés, et Dieu sait si je ne suis pas raciste, d’ailleurs ma femme est italienne ».
Dans la foulée, la caissière blonde m’a confié qu’elle n’hésiterait pas à tuer celui qui lui volerait son chat, mais qu’elle était prête à descendre dans la rue pour soutenir la pétition prokosovare du collège de son fils. Aussitôt approuvée par deux collègues noiraudes, immédiatement contrée par plusieurs clientes indignées. Les échanges se sont généralisés. Ils ont perduré au grand bénéfice du centre commercial et de la démocratie de quartier. Me laissant tragiquement seule face à mon dilemme.
J’imaginais la détresse de la Mère Michel, petite vieille impotente dont Pétunia était la principale raison de vivre, je l’entendais se plaindre à son unique visiteuse, l’infirmière itinérante, laquelle lui répétait que non, Madame Michel, les numéros de téléphone ne sont pas pour les chiens, quelqu’un va bien finir par s’annoncer, vous verrez ? Bref, débuté dans les remords et la pluie, le mois de mai consacra un amour interdit. Ë peine m’étais-je levée que la chatte arrivait. Mon lit était réinvesti, mon duvet traversé de lames profondes, mon armoire dévastée par ses cachettes. Au déjeuner, campée devant mon frigo, elle me disputait mon repas, puis, rassasiée, volait ma méridienne pour une sieste dont elle n’émergeait que pour sa crise de folie de fin d’après-midi. Le mois de juin fut torride, qui nous réunit le soir sur la terrasse pour d’interminables jeux de balles, plumes et ficelles. Ë la nuit tombée, toutefois, impitoyable, je continuais de la renvoyer chez elle. Elle se résignait, l’oreille et la moustache en berne, montait en zigzaguant derrière la maison, traînant de buisson en bosquet, de voisin en voisine, brouillant les pistes à dessein. Son absence me pesait. Mon appartement était un théâtre éteint. Disparus les flashes de son pelage crépitant sous la caresse, son ombre fluide entre les rideaux, la fumée de son corps autour des fauteuils ?
Le 9 juillet exactement, ce fut la révolte. Expulsée, Pétunia refusa d’obéir. De la lune pleine jusqu’à l’aube, plantée devant l’imposte de la salle de bains, elle a sous-titré tous mes cauchemars en rouge. Le moment était venu. Il me fallait agir. J’ai composé le numéro.
La mère Michel était un monsieur. Assez vieux pour être honnête. Peintre, voyageur solitaire, il se qualifia lui-même d’anarchiste convaincu. Son goût de l’indépendance s’appliquait à tous et à tout. Sa « chose » était libre, idéalement libre. Elle m’avait choisie, il s’inclinait et se réjouissait de faire ma connaissance. Ce mois de juillet, nos conversations ont duré des heures, sous le regard égyptien de Pétunia en bibelot. Belle comme un sphinx de basalte sur ma bibliothèque orientale. Anne Rivier

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