Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Chronique: Le match à la radio

Au temps de Squibbs, de Kiki Antenen, de Bickel ?

Mes copines adorent la coupe Romanoff. Je ne jure que par la coupe du Monde. C’est que, chez moi, le gène du ballon rond s’est trompé de sexe. Tout ça à cause de Max qui regardait le match à la radio.
Max était mon grand-père et n’avait que des qualités : sa passion pour le foot n’était pas la moins noble à mes yeux. Elle transcendait nos dimanches communs et Dieu sait s’il y en eut. Rien n’égalera jamais le bonheur de toutes ces vacances passées chez mes grands-parents. Ma présence chamboulait leur agenda à mon seul profit. Délivrée de mes cadets, j’y savourais les privilèges de l’enfant unique. Et si chaque jour était un anniversaire, le dimanche était un gala.
ça commençait au petit-déjeuner. Levés plus tard, mes hôtes s’y révélaient d’une remarquable bonne humeur. Transfigurée, opulente, la collation avait tendance à s’éterniser. Vers dix heures, cependant, ma grand-mère se ressaisissait, nous pressait un peu. Le dîner à préparer. L’horaire à tenir. « Le match de ton grand-père, c’est sacré, tu comprends ? » Pour comprendre, je comprenais très bien. Max était le chef, Max commandait et Marie, sa femme, obéissait. Aussi, quand midi sonnait à la pendule neuchâteloise, le repas fumait très haut sur les chauffe-plats. Dans mon assiette, la traditionnelle purée creusée de lacs caramel, saveur laiteuse relevée des sucs concis du rôti. Au dessert, des fraises sous leur couette vanille, des charlottes cannelées, ou des pommes au four, leur œil borgne piqué de raisins de Corinthe, leur peau cisaillée de cicatrices de cristal. Le café, enfin, avec le droit exclusif de tremper mon carré de chocolat dans la tasse de l’un ou de l’autre.

Début de cérémonie

Suivait alors la lancinante, l’interminable attente. Max tournait en rond, les pouces dans ses bretelles. Marie débarrassait en silence, puis se réfugiait à la cuisine où la vaisselle prenait un bain lustral prolongé. Préoccupé, l’œil braqué sur le cadran de sa montre, Max retardait son plaisir. La cérémonie exigeait des aménagements. Le fauteuil à oreilles en était la principale victime. Déplacé de son groupe d’origine, il était traîné sur trois bons mètres de tapis récalcitrant, et amené, solitaire et nu, devant la radio. Le poste me paraissait énorme. Il m’était strictement interdit d’y toucher. Sa boîte arborait dans sa partie supérieure une vitre noire marquée de capitales blanches que parcourait un curseur radium. En hiver, le mercredi soir, dans la pénombre du concert classique, j’y fixais une lumière qui battait la mesure de mes émois musicaux jusqu’au moment où les propos de Franz Walter m’envoyaient au lit. Aux dernières nouvelles, j’y recherchais les villes évoquées par le speaker. Ma grand-mère, elle, y souriait aux anges lorsque Wilhelm Backhaus en personne nous faisait l’honneur d’une visite. Ce que mon grand-père y voyait le dimanche, en revanche, restait caché au commun des mortelles : les meilleurs matchs de football de Suisse, ni plus ni moins.

Des réactions curieuses

Sa cuisine rangée, Marie nous installait loin derrière Max, à la petite table devant la fenêtre. Après l’avoir déblayée de ses Feuilles d’Avis, de ses catalogues de tricot et de ses piles de courrier, elle y étalait mes jeux préférés, échelles, dames ou nain jaune. Ë peine avais-je fait rouler mon dé sur la nappe que Squibbs s’annonçait du Wankdorf. Max, assis et contraint depuis de longues minutes, se retournait d’un bloc, l’index sur la bouche, la pupille en furie. Marie baissait l’épaule. Le rideau s’ouvrait sur les trois coups de mon cœur. Les encouragements bruyants des supporters masquaient l’entrée en scène des acteurs. Bienveillant, Squibbs répétait leurs noms, leurs attributions. Ë cette énumération, Max développait de curieuses réactions. La composition des équipes, en particulier, le soulevait de son siège ou le lançait dans d’incompréhensibles monologues. Le déroulement du jeu lui-même provoquait ensuite des associations syntaxiques que je savais par cœur. Elles m’ont beaucoup servi. Modernisées, actualisées, elles me servent encore aujourd’hui dans la chaude et virile promiscuité des pelouses du Servette. On y parlait de Kiki Antenen, trop jeune en attaquant, de Hügi, indispensable en centre-avant, de celui-là, trop vieux en « inter ». On y fustigeait le demi incontrôlable. Et Fatton ceci, et Neury comme ça, les arrières pas assez en avant, les ailiers trop au centre, les qualificatifs défilaient, invariables, irrémédiablement subjectifs : la relance déficiente, l’amorce des replis anémique, Bickel, un artiste, Vonlanthen, un orchestre symphonique, les Suisses allemands inventifs, les Suisses romands impulsifs, les « fouls » injustifiés, les « goalkeepers » héroïques, les « offside » contestables. Et les goals toujours pour demain.
La première mi-temps liquidée, Marie allait préparer le thé. Max se levait, se dégourdissait les jambes, sautillait en lui emboîtant le pas. Tacle léger ou faute de main, le rapprochement tactique restait impuni. Touchée au but, Marie fondait, incapable de résister à la prunelle radoucie. Alors, radieux, Max revenait en sifflotant, le sucrier dressé comme un trophée. Il s’asseyait à ma table, louait ma sagesse, me promettait un match, un vrai, pour bientôt. Je lui posais les questions classiques, éternelles. Le hors-jeu, hors terrain et à la radio, me donnait déjà des kilomètres de fil à retordre. La deuxième mi-temps était censée éclairer ma lanterne. Son fauteuil réinvesti, le corps aimanté au poste, Max gesticulait, applaudissait, me prenait à témoin, les bras en V, le torse incliné : « Regarde, tu as vu ? C’est ça, exactement ça. Sur le centre venu de la gauche, Kiki était un poil trop près du but. Tu as compris maintenant ? »
Ë chaque fois, Marie s’insurgeait. Une meringue dans la joue, sa cuillère à crème en balancier, elle criait : « Laisse-la donc, Max. Tu l’ennuies, à la fin. C’est une fille, pas un garçon ! »
Marie avait des certitudes. Max, de l’imagination.
Ils étaient faits l’un pour l’autre.

Anne Rivier

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/7853 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/7853

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP