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Chronique: La folle des Nations

Chaque trajet de bus a ses naufragés, ses jeunes, ses travailleurs. état du monde sur la ligne n° 5.

Les transports publics se font en commun. C’est là leur atout majeur. Par les temps virtuels qui courent, leur usage devrait être prescrit par les médecins. Scanners collectifs et radios libres à la fois, trams et bus sont des échantillons, des carottes urbaines tirées toutes fraîches de leur terreau. Leur observation aide à vivre plus juste, leur fréquentation vaccine contre l’indifférence sociale. Évidemment, les injections sont parfois douloureuses. J’en connais qui les refusent, au nom de la liberté individuelle. Ë pied, à cheval, en bateau à voile, ils vont bien, mais ils vont seuls. Je préfère la compagnie. Immunisée très jeune, je n’ai oublié aucun rappel. Les noms de mes arrêts de bus sont scarifiés dans ma mémoire. Ë Genève, en boucle ou en étoile, rive gauche, rive droite, je quadrille la zone 10 et ma ligne 5, à toute heure et tous les jours de l’année. Instantanés.

Entre Hôpital et Nations, vers huit heures, le matin.

Grand ordinaire, peu enivrant. Bondé. Majorité tertiaire bancaire ou ce qu’il en reste. Plutôt chic. Assistantes de cabinets médicaux dans un sens, fonctionnaires internationaux dans l’autre. Odeurs. After-shave, laque à cheveux, café. Assis droits, les plus actifs lisent les journaux. Effondrés, les harcelés du réveille-matin rêvent d’un sursis, les yeux dans les draps des fenêtres. Silence opaque, percé de bâillements. Conversations minuscules des portables. Couloir. Boîte où les sardines tiendraient debout. Hommes-trois pièces, prolongés de serviettes pesantes ou de mallettes postiches. Femmes-tailleur, surmontées de brushings tièdes, ongles pivoine, dos coupé de fines bandoulières, dossiers étiques sous le bras. Puis quelques femmes-tablier, avec, dans leur poche plastique, une blouse de travail raidie de savon séché, des sandales aux lanières distendues. Métiers accessoires, emplois temporaires, fins de mois épicières.
Ë l’avant, juste derrière le conducteur, une petite vieille qui grommelle que la vie est cruelle, arc-boutée sur la poignée des handicapés comme un vautour sur sa proie.

Arrêt Nations, 16 h 30, jour ouvrable.

Sortie du Collège Sismondi. Prise du bus par ses quatre brèches. Une bonne trentaine d’ados embouquent le canal central. Déferlante du niveau sonore. Gloussements, borborygmes, violons des filles, contrebasses des garçons, symphonie d’un nouveau monde, l’avenir est à eux, l’espace à conquérir, on se pince, on se pousse, on s’envoie des rames de cahiers à la figure, on s’arrache les casquettes, les blousons, on se rue à cinq sur les bancs, on colmate les embouchures, on s’empile à même le sol, on monte des digues de sacs à dos. Acculés, les rares passagers se pelotonnent en attendant que jeunesse se passe. Nos enfants. Mutants génétiquement modifiés ? Dreadlocks, boule à zéro, mèches striées façon berlingot, baladeurs en auréole ou en collier, ils s’apostrophent, couinent ou rappent comme dans les banlieues des films pendant que leur jean joue de l’accordéon sur leurs baskets à plateaux. Même marque, même fabrique, ils se rassurent. Tout change, rien ne change. Ils se veulent pareils, ils seront tous différents.
Seule, à l’avant, juste derrière le chauffeur, la petite vieille ratatinée sur sa poignée, grommelle que la vie est cruelle et qu’elle aimerait bien descendre.

Arrêt Hôpital, la journée.

Habitants du quartier. Personnel soignant. Quelques curés et pasteurs, à cause de la morgue et des chapelles. Familles endeuillées, parents de malades, visiteurs chargés de fleurs. Et tous ceux qui, encore valides, sortent des couloirs de l’angoisse ; traitements ambulatoires, chimios, dialysés, transfusés, plâtrés. Le bus comme une épreuve de plus vers l’insurmontable indifférence des bien portants. Femmes-squelette, crânes rasés sous les foulards ou les perruques, penchées sur les chiffres de leurs leucocytes, silencieuses, dignes, presque toujours seules. Hommes de cire, les orbites plombées, agités, bavards, souvent accompagnés. Claironnent le diagnostic de leurs radiographies, les taux du dernier bilan sanguin. Gêne visible de leurs compagnes. Atteinte à leur honneur, à leur virilité, perte de leur pouvoir, la maladie des hommes est un scandale.
Ë l’avant, juste derrière le chauffeur, la petite vieille grommelle que la vie est cruelle et qu’un hôpital, on a beau faire, c’est toujours triste et trop loin de chez soi.

Cornavin, un dimanche, début de soirée.

Chaque ligne a ses naufragés, ses ivrognes, ses fous et ses folles. La mienne est de l’espèce profératrice. Baleine échouée, elle trône sur le banc avant droit, en propriétaire. Silencieuse, elle donne d’abord le change. Les gens s’installent, innocents. Le moteur à peine enclenché, elle se met à hurler. Ne se tait qu’aux arrêts. Puis recommence. Contraste inquiétant entre l’immobilité du corps et la violence de ses éructations. L’agression est aussi sémantique : chaîne d’injures, en un allemand parfait. Haut sur l’échelle des anathèmes, les États-Unis, avec, au pinacle, Isra‘l. Succession de prédictions sanglantes, d’appels à la « Polizei », de menaces d’arrestations massives, d’enfermement collectif en asile psychiatrique. Bus tétanisé, passagers interdits, passés au rouleau compresseur. Certains se bouchent discrètement les oreilles, d’autres, visage en feu, s’échappent à la première occasion. Voisins immédiats comme cloués à leur siège, audience captive d’un média déjanté. Enfants réfugiés dans les ouatines maternelles. Tout en vitupérant, la folle surveille sa géographie. Sait parfaitement où elle va. Son regard ne fixe jamais personne. Pour elle, les autres ne sont rien, pas même l’enfer. Rien que des vilaines mouches aux parois de sa bulle.
Ë l’avant, juste derrière le chauffeur, la petite vieille grommelle que la vie est cruelle et que ces malades, on devrait les attacher, surtout le dimanche.
Anne Rivier

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