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Chronique: Le filleul de guerre

Henri Aronowitz, 1943-1945.

C’est une histoire toute simple, une histoire qui se passe de majuscule et d’université, une de ces histoires dont les professionnels se méfient. Trop subjectifs, les témoignages, trop incomplets, les documents. La mémoire est une passoire pleine d’ombres que le soleil traverse rarement. Mais chacun de ses trous fait sens. Plus que leurs souvenirs, les oublis des témoins sont sélectifs. Quand Louise la raconte, l’histoire du petit Henri, par ses lacunes même, éclaire et rejoint la grande.
C’était en Suisse, pendant la dernière guerre, dans un village du Gros de Vaud. Les dates exactes, Louise les a oubliées. Dans l’album vert sapin, sous les trois photos de l’enfant, elle a noté : « Henri Aronowitz : 1943-1945 ». Les parents de Louise n’avaient pas hésité. Le père, fonctionnaire, gagnait bien sa vie, la mère était généreuse « de nature », les frères aînés élevés et la maison spacieuse. Louise, 23 ans, y habitait encore et travaillait comme dactylo à la ville voisine. Leur motivation profonde ? Louise l’ignore. Ils n’en discutaient pas. C’était comme ça. Il y en avait pas mal, de ces petits Français, aux alentours. Les gens qui les accueillaient étaient des gens plutôt modestes. Les autres s’investissaient moins. Attention, Louise ne voudrait pas généraliser, ou juger : peut-être donnaient-ils aux bonnes œuvres directement. Ces gosses, on les gardait trois mois au minimum. On les requinquait, on les remplumait, ils étaient de la famille.
Le petit Henri ? Un amour, blond et bouclé. Son père, Monsieur Rapha‘l, était chapelier à Lyon. Ë la frontière, il avait prétendu que son fils avait cinq ans. Jusqu’à six ans, on les laissait passer, plus grands, on les refoulait, c’est ce qu’il avait expliqué. Quand étaient-ils entrés en Suisse ? Lors de l’occupation de la zone libre, en novembre 42 ? Ou avant ? Louise ne se souvient pas. On ne leur posait pas de questions. Par pudeur, pour ne pas les gêner. Et puis, que les A. aient été des clandestins ou des réfugiés officiels, au fond, Louise s’en fiche. Dans son album, elle a noté 1943-1945. Point. Ce qui est sûr, c’est que le petit n’en démordait pas, de cette légende des cinq ans. Mais à l’école, on avait vite mesuré son avance. Henri lisait, calculait, écrivait couramment. Il voyait courir le vent, ce gamin, il était vif, intelligent. Devant la classe, il s’était vanté : « Chez nous, on a de beaux livres ! » Chez nous, c’était chez eux, précise Louise, chez ses parents à elle. Il leur était très attaché, il les appelait parrain et marraine. Et la mère d’Henri ? Il avait bien une mère, non ? Louise fronce le sourcil. Divorcée. De France, elle avait écrit un unique message, en réponse à l’envoi d’une photographie : « Je vois que tu es toujours aussi joli garçon. Baisers. Maman. » Louise avait trouvé ça un peu superficiel. Et le père, ce Monsieur Rapha‘l, comment était-il ? Louise s’anime. Un grand type affable, assez réservé. Il vivait dans un camp de travail en Suisse allemande. Lequel ? Louise hausse les épaules, puis le ton. Jamais, Louise rougit, pas une seule fois, jamais personne ne l’avait entendu se plaindre de quoi que ce soit. Il était reconnaissant, ça se sentait. C’était un monsieur charmant, cultivé. On le voyait toutes les six semaines. Il économisait chaque sou de son pauvre salaire. Un beau jour, il était arrivé avec une paire de souliers de montagne pour le petit. Neufs. Ë l’époque, les souliers neufs, ça comptait. Mais, de ce fameux camp, le père n’en disait rien à son propre fils non plus ? Le regard de Louise se mouille. Henri était si discret. Possible que lui se soit confié à son « parrain ». Ils étaient très proches, tout les deux, intimes même. Ils marchaient des heures, le soir, en parlant de football, de livres. C’était devenu une vraie cérémonie, cette balade. Et bien, malgré ça, et chez Henri, et chez Monsieur Rapha‘l, il y avait toujours cette distance, ce silence obstiné sur leur passé. Comme si on leur avait volé leur histoire. Et leur nom de famille ? On ne l’utilisait pas ? Louise se trouble, hésite. Ces gens-là, à la campagne, les paysans s’en méfiaient un peu. Alors, Monsieur Rapha‘l, c’était neutre, passe-partout, et le petit Henri n’avait pas eu de problème. Au contraire. Sur la photo qu’elle préfère, Louise fait remarquer que c’est lui qui tient le drapeau de la société de gymnastique. Cuissettes immaculées, torse avantageux, pose quasi militaire : avec le recul, le cliché exhale un kitsch douteux. En rang, la saine jeunesse réveille trop de morts. Elle continue, intarissable, sur l’intégration, parle des voisins libristes qui emmenaient Henri au culte, de la poésie de Noël déclamée devant les fidèles.
Ë la fin de la guerre, on l’avait ramené à la gare de Lausanne. Dans le convoi pour Lyon, Henri était seul. Monsieur Rapha‘l avait disparu de son camp à la faveur d’un rendez-vous chez le dentiste. On avait dû finir par le retrouver car, l’année suivante, on avait réinvité Henri pour les grandes vacances. Il était arrivé fin juin ou début juillet 1946. Le premier soir, pendant la promenade rituelle, on avait croisé le fils D. sur son tracteur. « Ah, t’es revenu, le p’tit youpin ? » Louise en bégaye d’indignation. En plein procès de Nuremberg, avec ce qu’on savait, les photos, les journaux.
Et après ? Avaient-ils correspondu, l’avait-elle revu ? Louise tourne la page de l’album, le referme d’une main catégorique. Un scellé sur une porte. Elle répond, la voix lasse. Quelques vœux. Et une rencontre, par hasard, en automne 1973. Cet homme élégant, de dos, devant la librairie de la rue de Bourg, pas de doute, c’était le petit Henri. Louise l’avait reconnu à l’implantation des cheveux sur la nuque. Elle l’avait si souvent baigné, savonné, séché ! Il était venu d’Evian en bateau avec des amis. Henri ! Tu n’as pas changé. Louise, toi non plus. Monsieur Rapha‘l ? Décédé, d’un cancer généralisé. Et parrain, et marraine ? Décédés, eux aussi. Et toi, Henri, marié, des enfants ? La vie, quoi. On était resté dans le vague. On avait éludé le passé. Comme d’habitude. On était pressé, on avait un programme, un horaire, des activités importantes. Comme tout le monde. Et on s’était séparé sans promesse, sans mensonge. Comme ça.
Anne Rivier

Encadré
« Cet enfant vous a maintenant quitté et nous voulons encore vous exprimer notre sincère gratitude. [ ?] Grâce à vous, il emportera de son séjour en Suisse le meilleur des souvenirs. »
Lettre du Comité vaudois d’aide aux enfants d’émigrés, adressée au père de Louise en date du 24 septembre 1945.

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