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Chronique: Mon salon de l’auto

Bilan du 68e Salon international de l’automobile à Palexpo : 280 exposants sur 93 000 m2, 4200 journalistes et 680 356 visiteurs, dont 40 % d’étrangers.

Au commencement, il y eut la matrice. De toutes les voitures, elle reste la référence, la perfection absolue.
Monospace, capitonné de rose saumon, son habitacle est extensible à volonté. Ses amortisseurs offrent un confort optimal, sa tenue de route une sécurité inégalable. Modèle de consommation autarcique, écologique, passe-partout, économique puisque gratuite pendant les quelque neuf mois d’essai accordés par la firme. Berline plutôt que coupé, son carénage est un régal de courbes. Il faut la voir avancer au pas, majestueuse, balancée comme un transatlantique. Menés par le bout du nez, les passagers divaguent en suçant leur pouce, baignés de bonheur, ivres de soumission, libres, irresponsables. Imperméables au paysage, ils se regardent le nombril, passionnément. La durée de leur voyage est limitée. Éjectés sans ménagement, certains succombent au premier accident. Les rescapés récupèrent peu à peu d’un choc qui finit toujours par leur être fatal. Heureusement, les rémissions sont nombreuses, les embellies durables. Mais, du berceau au cercueil, cette nostalgie persistante, ce deuil jamais achevé du véhicule originel.

Le confort de la poussette

Pour ma part, il y eut d’abord les substituts habituels : le giron de ma mère, les bras de mes grands-mères, le sac à dos de mon père. Ces leurres ne m’ont pas trompée longtemps. Vint alors le landau sur ses échasses en accordéon. Seule, trop près du ciel, j’y déprimais. La descente au pousse-pousse fut une descente aux enfers. Au ras des pâquerettes, je me sentais déclassée, abandonnée. Ma poussette, elle, a bien failli m’avoir. Si j’en crois ses beaux restes, j’avais quelques excuses. C’était un sacré châssis. D’un noir de truffe, sa carrosserie attirait tous les regards. En proue, un pare-chocs banane, outrageusement chromé. Sous les godets de sa jupe, les roues à la suspension suave tournaient en silence et sans ratés. L’intérieur beige uni était entièrement rembourré, plastifié, lavable. Ses parois élastiques mais fermes résistaient à mes pincé-roulé, directs du droit et autres coups rageurs. Ma poussette m’a beaucoup appris. Le dedans et le dehors, le ça et le moi, le mobile et l’immobile. Cette formation à peine commencée, je passai de quatre sur deux pattes et fus promue au rang d’animal à locomotion autogène. Dès lors, le moindre voiturage me fut compté.

La 2CV comme terrain de jeu

Il y eut des samedis en train, des dimanches en bateau, et des pédalos. Ë mes six ans, la poussette quitta la cave et reprit la route. Sous ma seule direction, cette fois. Elle y fut digne de son passé. Chargée de petits camarades, elle devint championne de course-poursuite en quartier citadin, à une époque où les gendarmes n’avaient pas à se coucher pour que circulation rime avec modération. J’enchaînai avec la pratique assidue de la bicyclette sans les mains et sans filet, chutes sur la barre et jupe déchiquetée.
L’automobile se faisait attendre. Il y eut celle de nos amis, une Opel Capitaine blanche dans laquelle je vomissais obstinément. Il y eut la DKW de mon grand-père qui pétait en grappes dans la montée, la Topolino de ma marraine, à l’espace inversement proportionnel au volume de son opulente conductrice.
Il y eut encore, inoubliable, la 2 CV de mon oncle. Son arrivée, début juillet, dans la maison des vacances était du Tati cloné. Hoquetant, aboyant ses quintes stridentes et ses sixtes déchirantes, le moteur était reconnaissable à des kilomètres. Nous accourions de partout, comme des biches au brame du grand cerf. C’est que l’entrée en scène valait la suite du spectacle. Débouchant du chemin noisetier, cette boîte à sardines grisaille sautillait sur ses jantes puis basculait si largement dans le dernier tournant qu’elle paraissait claquer de l’aile avant l’envol final. Illusion. Rivée au sol sur un axe incorruptible, elle se rétablissait souplement et fondait sur nous en klaxonnant. On pouvait voir, dépassant du toit à la bâche repliée, la chevelure du conducteur flotter au vent. Enfouie au plus profond du siège-hamac suspendu au plafond par des sandows, lestée de duvets et de pots de fleurs, invisible à l’œil nu mais déjà présente à l’oreille, ma tante. Ë l’arrière, mes trois cousins, et, aguillé sur une valise, le chien, lapant l’air comme de l’eau à la demi-fenêtre ouverte. Bientôt vidée de son contenu, la Deuche était régulièrement investie par les enfants avec l’accord tacite du propriétaire. Elle nous servait de « youpala », de cabane à secrets, de refuge, d’observatoire. Ou de moïse communautaire quand les jeux et la chaleur nous avaient épuisés. Alors, béate, tout aînée que je fus, j’y suçais mon pouce dans d’apaisantes siestes utérines.
Fin de la magie
Enfin, l’automne suivant, il y eut la 203. La nôtre. Mes parents avaient choisi. Ils roulaient français par identité culturelle, en un temps où la voiture était une personne. Car elle avait une âme, une nationalité, une classe sociale, un caractère défini, un nom et un surnom. Avec elle, on faisait un vrai mariage. On y tenait, elle n’était pas interchangeable. Elle donnait le meilleur d’elle-même, sur ses chapeaux de roues et à pleins tubes. Lorsqu’elle vieillissait, s’affaiblissait, souffrait d’allergies bizarres ou de catarrhes chroniques, on la choyait comme sa propre mère. On lui réduisait ses parcours, on s’adaptait : on ne l’emmenait plus au bord du lac que l’été, à cause de l’humidité. Et l’hiver, on la couvrait d’un plaid au garage. Quand elle mourait, on la pleurait des mois, des années.
Mon Salon de l’auto s’arrête ici. J’ai essayé d’oublier, d’évoluer. J’ai fait de la Porsche en lunettes noires, du cabriolet en bonnet d’aviateur, du LapplŠnder en bottes fourrées, de la voiture de fonction en robe de soirée, de la limousine à New York, du triporteur à Istamboul, rien, pas la plus petite émotion. J’ai testé les agressives, les viriles, les « suppositoires à camion », puis les pacifiques, les rondes, les voluptueuses, toujours rien, pas l’ombre d’un désir.
Pas étonnant, avec ça, que j’aie raté tous mes permis de conduire. Anne Rivier

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