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Chronique: Pour les cinquante ans de Claudine

Un anniversaire. Et l’occasion de se retourner sur le chemin parcouru des pionnières solidaires.

Jubilate ! 1998 est arrivé. Après cinquante ans sur la terre, nos corps ont encore de l’esprit. Contemporaines d’un jour, contemporaines toujours, nos anniversaires vont s’échelonner, nos fêtes se succéder. Perles de choix alignées sur un fil d’or, nous faisons un somptueux collier, regardez ! Ce soir, nous sommes seize à entourer Claudine, seize femmes mûres, seize filles de leur mère, ni programmées, ni peut-être désirées, seize bébés nés de l’amour ou du hasard dans l’après-guerre d’un pays épargné, seize miracles vivants.

Féministes toujours

Nos maris, nos compagnons, nos études et nos différents métiers nous avaient séparées. Le moment est venu de se retrouver, sereines, généreuses. Seules à seules, entre nous, sans autre masque que notre fond de teint « pour peaux matures », confiantes et confidentes, délivrées des astreintes de la séduction obligatoire. Féministes d’un jour, féministes toujours. Vous n’avez pas oublié le dogme et ses prêtresses, les Simone, Betty, Kate et Gisèle que nous admirions tant, que nous lisions et dévorions à la barbe de nos malheureuses aïeules en esclavage. Ni les subtils proverbes : « Une femme sans homme », affirmait mon préféré, « est comme un poisson sans vélo ? »
C’est que nous partions de loin, de bien plus loin qu’on ne l’imagine. Prenons l’école. Passons sur le sexisme de nos manuels. Au jardin d’enfants, au début du primaire, les classes étaient mixtes et les maîtresses nombreuses. Mais dès la troisième année et les choses sérieuses, les maîtres dominaient. Le prototype courant avait le cheveu gris fer, des manchettes en « gurit » et des préjugés tenaces. D’après lui, les filles étaient bavardes, dissipées et génétiquement nulles en maths puisqu’incapables d’abstraction. Les exceptions, évidemment laides, restaient vierges, devenaient infirmières ou institutrices. Si, par extraordinaire, elles trouvaient chaussure à leur pied, elles étaient condamnées à porter la culotte. Horrible perspective, vous en conviendrez, nous qui n’avions droit au pantalon qu’à partir de dix degrés sous zéro. En somme, l’instruction obligatoire ne servait qu’à nous occuper sainement avant le mariage. Il nous fallait savoir lire, écrire et compter pour mieux remonter le taux de natalité ?

Apprendre la solidarité

Certaines, ici, se connaissent depuis l’âge de six ans. Josiane et Martine habitaient sur le même palier. Liliane, Anne-Marie et moi-même sautions dans les mêmes marelles du même préau, Thérèse et Denise étaient déjà inséparables. Mais c’est au niveau du gymnase que nous nous sommes liées avec nos trois égéries du Collège des jeunes filles. Rescapées laïques de l’éducation séparée, ces dernières étaient rares et très chères. Elles croulaient sous les amoureux. Nous admirions leur calme intransigeance, leur attachement clanique, cette façon qu’elles avaient de se déplacer en groupe, l’assurance collective qu’elles opposaient à la maladresse individuelle des garçons. Féministes avant l’heure, elles formaient une sorte de confrérie idéale dont nous nous sentions indignes. Leur niveau social plus élevé ajoutait à notre sentiment d’exclusion. Paradoxalement, c’est par elles que nous apprîmes la solidarité. Tôt révoltées contre le conformisme patriarcal de leur milieu, souvent étudiantes, souvent radicales, elles ont donné le la de la libération mais n’ont pas tenu la partition jusqu’au bout. Casées les premières, elles ont arrêté de travailler et sont rentrées sagement à la maison pour y élever leurs enfants.
Les autres, les plus lentes, les tièdes que les révolutions vomissent, se sont vite échauffées au frottement des inégalités professionnelles. Aujourd’hui militantes dévouées de la parité, des quotas, célibattantes, épouses et mères au four et au moulin, elles nous font honneur et nous défendent sans en exclure aucune de leur combat. Et Dieu sait qu’elles ont encore de belles batailles devant elles.
Claudine, j’ai vérifié : nous étions toutes là le jour de tes vingt ans. Le local loué pour l’occasion résonnait du dernier « song » des Beatles. Nos copains fumaient en tanguant sur des lumières odorantes. Nous buvions beaucoup mais nous nous touchions peu. Danser seule préservait du ridicule et de l’interdit. De l’interdit sexuel, en l’occurrence. Sa transgression procurait des plaisirs qu’il est actuellement très médiatique de regretter. Même si nous les partagions de bon cœur, je vous rappelle que, la plupart du temps, c’est nous seules qui en assumions les conséquences. Dans notre petite ville, les médecins de famille, les parents étaient contre la pilule. Les pharmacies avaient leur Enfer de caoutchouc dans lequel peu de jeunes hommes se sentaient à l’aise. Précocement enceintes, les mariées n’avaient pas la cote. Nos amies avortées étaient étiquetées « salopes », humiliées dans les hôpitaux, psychiatrisées, marquées à vie. Méfiez-vous, Mesdames, de ces soixante-huitards repentis, de ces philosophes qui platonisent hors contexte, de ces sociologues qui pincent la lyre en chantant les joies ineffables des tâches ménagères. Au retour, le bâton sera pour nos filles et nos petites-filles.

« Rêves d’harmonie entre deux insomnies »

C’est après tes vingt ans, Claudine, que nous nous sommes dispersées sans nous abandonner vraiment. Nous avons correspondu, échangé des vœux, des faire-part de naissance. Puis de deuil. Vous avez perdu une sœur, un frère, un père. Vos enfants ont bien ou mal grandi, étudié chez vous ou squatté, milité écolo ou touché à la drogue, vos maris vous ont aimées ou trompées, vos compagnons vous ont suivies ou se sont fait la malle ? Vous avez souffert et vous souffrirez encore. Mais vous survivrez car vous êtes indestructibles, plus fortes et plus résistantes que jamais. Vous délaisserez les maisons vides, vous en remplirez de nouvelles. De retournements en rétablissements, la vie des femmes est une perpétuelle recherche d’équilibre. Un rêve d’harmonie entre deux insomnies.
Je vous aimais bien, les copines. Nos cinquante ans franchis, je vous l’annonce officiellement : je vous aime tout court. Je lève mon verre à notre avenir radieux. Anne Rivier

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