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200e de la République helvétique: L’exercice de mémoire : un art exigeant

La Suisse moderne fête un double anniversaire : la naissance de l’État fédéral en 1848 et, plus discret, les 200 ans de la République helvétique. Si cette dernière fut éphémère, elle consacra la chute de l’ancienne Confédération et l’avènement des principes républicains dans notre pays. Il y a quinze jours, le canton d’Argovie a célébré avec faste cette rupture historique. L’orateur principal, Peter von Matt, professeur de littérature allemande à l’Université de Zurich, a passionné son auditoire par une exploration du passé en rapport constant avec le présent. Extraits ( adaptation française DP ).

Von Matt commence par évoquer la légende argovienne du cavalier condamné à garder la tête tournée en arrière parce qu’il a commis un délit contre le droit et le devoir d’humanité.
« Ainsi peut-il en aller d’un pays à l’égard de son histoire. Il devrait regarder devant lui, libre et décidé, dressant des plans audacieux et confiant dans l’avenir. Mais une force terrifiante le force à tourner la tête en arrière. Il ne sait pas où il galope dans la nuit. Il ne voit que son passé et ne sait qu’en faire ».

Une mémoire créatrice est nécessaire

Peter von Matt rappelle ensuite que la mémoire n’est pas une malédiction : « Que serions-nous sans mémoire ? La confiance en soi, l’assurance, l’identité ne dépendent-elle pas de la capacité à se remémorer le passé ? Je suis celui que j’ai été. Que voilà une phrase simple et compliquée tout à la fois, aisément réfutable : j’ai donc bien changé. Mais cette réfutation ne fait que confirmer sa validité : c’est moi qui ai changé [ ?] La communauté politique aussi incline à n’entendre qu’une chose de la part des historiens : ah, quelle magnifique équipe nous formions alors tous ensemble ! Ce désir n’est pas du tout déraisonnable. Car l’assurance et la confiance en soi naissent de cet enthousiasme pour un passé commun. Et à leur tour, cette assurance et cette confiance créent notre engouement face à l’avenir et nous donnent le courage de le façonner. Toute l’histoire de l’humanité se caractérise par ce même processus : une fois les ennemis extérieurs battus et les ennemis intérieurs pendus, l’Etat fraîchement instauré charge ses narrateurs et ses historiographes de lui inventer un passé glorieux [ ?]
» Une mémoire créatrice, j’emploie cette expression délibérément. Le passé ne nous est jamais simplement donné. Les commissions d’historiens les plus pointus, assis aux tables les plus longues et disposant des archives les plus fournies, ne peuvent nous restituer le passé une fois pour toutes : les choses furent ainsi et maintenant nous le savons, et c’est terminé. Le savoir ne suffit pas. Le savoir doit être vécu, expérimenté, accueilli par notre être tout entier.
»ÊOn dit volontiers : il faut établir les faits. Certes, mais c’est alors que commencent le travail de compréhension des faits et leur mise en relation. C’est maintenant que commence la recherche du sens qu’ont pour nous ces faits aujourd’hui. Et ce sens, on ne le trouve pas seulement dans les documents, les statistiques, les dossiers. La vérité historique exige une âme libre et un esprit inventif Ð une mémoire créatrice. Et c’est une tâche qui appartient à tous, non seulement aux historiens et aux historiennes qui s’échinent dans les sous-sols de nos archives. ætre citoyen d’un État démocratique, c’est participer aux élections et aux votations. C’est également valoriser le passé de cet État pour le présent, dans un acte tout à la fois scientifique et artistique qui procure une conscience ferme de sa propre existence dans les soubresauts de l’Histoire, une identité politique. L’État démocratique représente l’une des plus hautes conquêtes de notre planète tourmentée, et là où il existe, il mérite l’adhésion de ses citoyennes et de ses citoyens, guidés par la raison et le cœur [ ?].

Des fait à réinterpréter sans cesse

»ÊLes faits sont établis. Témoignages et documents remplissent des volumes entiers. Cela ne nous rend pas plus facile l’exercice de mémoire. Rétrospectivement, la République helvétique peut apparaître comme un effroyable tumulte rempli de flammes et d’odeur de poudre. Les frontières sont alors perméables. Les armées françaises franchissent le Jura, les Autrichiens passent le Rhin, les Russes passent les Alpes. Et tous s’entrechoquent devant les murs de Zurich qui doit encore nourrir ces troupes [ ?]. Et lorsque nous nous trouvons aujourd’hui à Paris, sous l’Arc de Triomphe où sont gravés les noms de ces glorieuses batailles et que nous lisons, entre Austerlitz, Marengo et Borodino : Dietikon, et juste à côté Muotathal, nous ne savons plus si nous devons être fiers ou chagrinés d’une telle réputation. C’est la grandeur de la République helvétique de mettre constamment en échec nos interprétations définitives. C’est ici que nous éprouvons les limites de la glorification que nous recherchons si volontiers dans l’Histoire [ ?].
» La mémoire doit être créatrice. Cela signifie qu’elle a à décider ce qui nous importe aujourd’hui de cette époque et pourquoi nous voulons la commémorer avec respect et reconnaissance. Cette décision est un acte éthique. Elle dépend de ce en quoi nous nous reconnaissons politiquement et moralement aujourd’hui. La révolution de 1798, fondamentalement voulue et réalisée par des Suisses, avec la coopération de Suissesses, est née de la plus formidable vision de ce temps : à savoir que personne ne peut commander la pensée humaine. Tout découle de cet éclair qui a jailli dans le cerveau de ce siècle : l’idée de l’égalité Ð personne ne peut dominer l’autre par la naissance ou l’argent. [ ?]

Les risques de la liberté

» Ë peine la pensée est-elle libre que la liberté revêt des formes variées et qu’apparaissent des pratiques politiques différentes. Tout d’abord s’affrontent les idées, puis les convictions, puis les revendications, puis les baïonnettes. La République helvétique a connu ces affrontements. La volonté de liberté doit compter avec la guerre civile. Il vaut la peine d’étudier ce phénomène. Tout comme la vérité de l’Histoire, la liberté n’est jamais donnée une fois pour toutes. La liberté est un processus sans fin, lent et dangereux, toujours accompagné de traces de sang. Des morts jonchent le chemin de la Suisse moderne, de 1798 à 1848, de 1848 à 1998. Nous pouvons ignorer ces morts. Nous pouvons oublier la violence chronique et préférer les témoignages éminents de conciliation dont la Suisse a fait preuve. Cela n’est pas nécessaire.

Construire sur la mémoire et non sur l’oubli

» L’oubli n’est pas un art. C’est l’exercice de mémoire équitable qui en est un. Ce pays a accompli un chemin suffisamment long pour regarder paisiblement en arrière, aussi bien les grandes réalisations de sa culture politique que les ombres et les fautes, et accepter tout cela comme siens. C’est de cette manière seulement que sa tête se meut sur ses épaules, libre et sans crainte. Mais c’est ainsi également que le pays est armé pour affronter son avenir, avec d’anciens voisinages et de nouveaux alliés, avec un vieux sentiment de justice dans un monde du travail dominé par l’argent, avec une cordialité traditionnelle à l’égard des nouveaux compatriotes de toutes provenances, avec son antique opiniâtreté contre l’arrogance actuelle et avec sa vieille idée d’aide mutuelle dans une solidarité nouvelle élargie au monde entier ».

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