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Philosophie : Adorno, mort il y a 34 ans

La date du 11 septembre est à marquer d’une pierre noire dans l’histoire contemporaine : on commémore le récent attentat contre les «twin towers» de New-York, ainsi que le coup d’Etat qui a installé la dictature au Chili il y a trente ans. Mais le 11 septembre 1903 est aussi le jour de la naissance de Theodor Wiesengrund Adorno, dont on célèbre cette année le centenaire avec, par exemple, une exposition au Musée Strauhof de Zurich.
Il est dérisoire de commémorer conjointement un homme et des événements historiques majeurs. Il l’est aussi de faire resurgir, par des artifices chronologiques, une pensée dont l’élaboration fait fi de tels procédés cosmétiques. Revenons pourtant sur cette œuvre, dont on a dit et redit la complexité et la diversité. Et évoquons brièvement la prolifération éditoriale et la multiplicité des interprétations dans le domaine francophone.

La philosophie est irrésumable
Adorno est fameux, entre autres, pour ses formules abruptes à dessein. L’une d’elles stipule que la philosophie est irrésumable. Un autre auteur fameux des années soixante, le sociologue américain Charles Wright Mills, assurait moins emphatiquement que toute pensée se résume en trois lignes ou se développe en trois cents pages. Voici les trois lignes : Adorno propose une philosophie dialectique, imprégnée de sociologie freudo-marxiste, légèrement nihiliste, et où une place cruciale est dévolue à la culture et à l’art.
Mais en quoi un tel collage d’étiquettes est-il probant ? Un autre aphorisme propre à l’Ecole de Francfort suggère de «partir de la chose même». En l’occurrence, il faudrait partir d’une pensée qui veut partir des choses mêmes. Or, quel agencement subtil de contraires ! La réputation d’être un pessimiste absolu est contrebalancée par sa critique de la résignation. Son aura irrationaliste est réfutée par son combat contre les superstitions et par sa participation aux débats sur la théorie de la connaissance et à la fameuse «querelle sur le positivisme». Son scepticisme à l’égard de la recherche empirique est balancé par sa participation aux études sur la «Personnalité autoritaire». Même ce qui apparaît le plus indiscutable, son supposé élitisme en matière artistique, est modulé par des diagnostics guère plus complaisants à l’égard de la production consacrée qu’envers les œuvres alimentaires.
Pour une trace de cette densité, renvoyons à un ouvrage qui reste d’une remarquable vivacité littéraire et sociologique : les Minima Moralia, « non-maximes morales». Au fil des paragraphes, une relation émerge entre technicité et érudition philosophiques, appréciations esthétiques, aphorismes cinglants, observations de la vie quotidienne. La restitution de la «vie endommagée», vue par un exilé, exalte le sens de la médiation dont savent faire preuve les plus subtils interprètes de la modernité.

Médiation et critique
C’est peut-être en effet dans le concept de médiation (au sens analytique et non diplomatique), et dans la discussion permanente sur sa signification, que réside un enjeu de connaissance très contemporain. Comment étudier les phénomènes culturels et sociaux, en tant qu’ils sont à la fois les emblèmes et les produits d’une situation qui les modèle mais à laquelle ils ne se plient jamais entièrement ? Comment la bourgeoisie progressiste s’entend-elle dans Beethoven, comment l’individualisme contemporain se donne-t-il à voir dans les portes automatiques des grands magasins, comment la parole sadique d’un sbire du nazisme exprime-t-elle l’affolante tragédie du génocide – autant de questions qui sont à la fois historiques, philosophiques, et méthodologiques. Elles envisagent une lecture «micrologique» ou «physiognomonique» de l’universel lors de l’examen opiniâtre et critique du particulier.
Les paragraphes de Minima Moralia, les chapitres hermétiques de la Théorie esthétique traitent cette question. Il en est de même des commentaires philosophiques qui concluent à une «dialectique négative», purgée de ses ambitions totalisantes et lucide sur la différence entre le concept et ce qu’il désigne. Et surtout la question traverse toutes les interprétations d’œuvres musicales ou littéraires. Saveur d’une pensée qui mêle l’emphase et la trivialité, qui conjugue érudition et sensualité, qui met en regard les apports de la psychanalyse et du matérialisme, qui articule l’utopie avec le plus noir pessimisme, sans oublier le sarcasme à l’égard des «demi-savoirs» véhiculés par l’industrie culturelle, les idéologies et les superstitions de toutes sortes.

«Parlez-vous français ?»
Quant à faire un bilan de la présence de la «théorie critique» dans le domaine francophone ? Contrairement à la situation allemande, où des Gesammelte Schriften viennent accréditer cette ampleur et cette cohérence, les œuvres traduites en français ont été éditées en ordre dispersé. Maints éditeurs se sont partagés les parutions de l’Ecole de Francfort en général, d’Adorno en particulier : au premier chef la collection Critique de la politique de Payot, mais aussi Gallimard pour Dialectique de la Raison et pour des livres sur la musique, ainsi que Klincksieck pour deux éditions successives (dont la traduction reste discutable) de la Théorie esthétique, – et encore les Editions de Minuit, Flammarion, etc.
Autant d’indices de la vitalité du monde éditorial certes, mais aussi autant de signes de la multiplicité des lectures, voire des annexions de la pensée d’Adorno. Traducteurs et commentateurs s’auto-intronisent porte-parole. La vie intellectuelle française se caractérisant par les disputes doctrinales en termes de «qui n’est pas avec moi est contre moi», la diversité éditoriale reflète des interprétations incompatibles. Tant et si bien que les commentaires qui prétendent monopoliser la légitimité exégétique finissent par s’annuler mutuellement
Il y aurait à faire une sociologie critique des réseaux académiques et éditoriaux qui transforment un auteur en otage de tactiques conduites par des intellectuels en compétition. Si l’œuvre d’Adorno est difficile à résumer, c’est son ampleur même qui pourrait fournir, à une patiente recherche, l’occasion d’analyser les chapelles intellectuelles de la fin du xxe siècle.

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