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Bicentenaire du canton de Vaud : Commander (à) la contestation

Les personnalités qui ont assisté à l’avant-première du spectacle proposé à la Cathédrale de Lausanne pour le bicentenaire de l’Etat de Vaud auront raté quelque chose. Durant les représentations non officielles, juste avant le début du spectacle, dans
le silence recueilli de l’assistance, une voix débitait la gratitude
de la Fondation du bicentenaire à l’égard de ses partenaires. Le ton plein de componction ne détonnait pas, mais il n’est
sans doute pas fréquent qu’une liste de sponsors soit lue en
un tel endroit.
Ce que les spectateurs ordinaires ont entendu là est utile pour comprendre la situation des artistes qui produisent une œuvre de commande. Les créateurs ont obtenu des moyens via une Fondation alimentée par les collectivités publiques et par des entreprises plus enclines au philistinisme qu’à l’art d’avant-garde. D’ailleurs le programme officiel des festivités sacrifie à la manie du concours. Les vainqueurs seront récompensés par deux voyages à Paris. L’agence de voyages, dotée d’un sens historique vraiment révolutionnaire, promet aux gagnants une excursion à Versailles.

Que peuvent faire des créateurs flanqués de si encombrants commanditaires ? On attend d’eux qu’ils expriment, ni trop ni trop peu, une conscience citoyenne malheureuse. Ils doivent cracher dans la soupe, mais poliment ; participer à la commémoration, mais montrer qu’ils n’en sont pas dupes ; être récréatifs, tout en respectant la solennité de l’événement ; rappeler des valeurs communes, mais rester un peu rebelles – c’est plus décoratif. Or, comme ces attentes contradictoires correspondent à des adhésions variées à l’expression artistique, ils sont voués à être trop ennuyeux ou scandaleux, pour les uns ou pour les autres.
Il leur faut donc beaucoup d’imagination pour ne pas faire preuve d’une imagination déplacée. Mais plutôt que de se gausser en se demandant ce qu’ils allaient faire dans cette galère, il est intéressant de voir en quoi la tentative valait d’être tentée une fois de plus, bien que, une fois de plus, elle dusse s’enliser.

De Ramuz à Baudrillard ?
Le spectacle du bicentenaire commence en silence par des images d’archives, émouvantes par la nostalgie communautaire qu’elles ne manquent pas de susciter. Leur montage très libre, non didactique, les associe en même temps à une prise de distance ethnologique : nous découvrons avec un étonnement charmé et frustré ce que le cinéma documentaire a retenu de ce coin de pays. Elles se réfèrent peu à des situations de travail, et peu à une condition urbaine (sinon sous une forme pittoresque) se déclinent plutôt en paysages et en festivités – aussi bien, car c’est ce genre d’images que l’on considère, encore aujourd’hui, dignes d’être léguées à la postérité.
D’où le choc de ce qui suit : bitume et béton. Images contemporaines, tournées en voiture sur les grandes routes, de nuit ou sous une lumière froide, dans les banlieues et les périphéries. La région fournit donc des images dignes de figurer dans un road movie désabusé ! Autre contrepoint : un texte dit par un acteur, qui évoque l’impossible vie en commun : comment vivre ensemble, comment retrouver les valeurs des pères fondateurs du canton, la fraternité ? Pas de réponse, «on est dans le flou». Le texte s’abandonne à la litanie du «tout fout le camp», mais il est élégiaque dans sa noirceur : souvenirs nostalgiques de courses et de pique-niques. Ce n’est plus le passé dont témoignaient les premières images, mais celui d’un enfant des années soixante. En contrepoint aux vues de centres commerciaux, quelques éruptions polémiques citent des victoires ou des déroutes industrielles et sportives. Et lorsque le texte se fait théorique, en regrettant notre «société de consolation», il apparaît que les auteurs, eux, n’ont pas voulu consoler, mais sont coincés dans un ton de gémissement détaché.

?puis au couple et à Gilles
Arrive sur scène un couple, une femme longtemps muette et un homme qui affirme avoir tout quitté. Cet arrachement n’a pas été loin, puisque le couple n’a pas franchi les frontières du territoire cantonal. Enfin, la femme prend la parole, pour parler d’amour (c’est à cela que les femmes se vouent, non ?). L’accompagnement iconographique se fait plus métaphorique et se réfère à la beauté de la nature : images de végétaux pris au ras du sol, supplantées progressivement par des vues aériennes.
Les scènes parlées se closent sur un moment d’émotion assez largement partagée par les spectateurs : l’actrice dit en polonais le poème La Venoge. Evocation de l’universalité de notre coin de terre ? Dans ce spectacle d’hommes fait par des hommes, la femme, celle que l’on fait parler en dernier, dit un texte que l’on ne peut comprendre : aveu troublé que cette œuvre de commande est écrasée par une masse de déterminations, dont celle de la domination masculine incapable d’entendre les femmes ? Question d’autant plus justifiée que le couple est supplanté par un chœur d’hommes habillés de noir, qui chantent ce pays dont ils sont les fils, alors qu’il serait préférable que les hommes cessent d’être de sempiternels rejetons.

Mémoire
«Le passé a disparu» affirme ce spectacle paradoxal, qui se souvient et regrette d’avoir oublié. Reste à s’interroger sur la contribution à l’oubli, but avoué du spectacle. Elle est dans la belle image de fin, de plus en plus géométrique et abstraite, où les images de paysages se multiplient et se rapetissent, formant une mosaïque qui absorbe et anéantit peu à peu ses éléments : illustration funèbre de la collectivité qui se défait en atomisant les éclats qui la composent. Mais nous, les fragments, sommes encore là.
Jean-Yves Pidoux

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