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Manifestations : Des illusions à ne pas perdre

Espérons que cette mobilisation continuera, et que
le débat public en sera vivifié. Souhaitons que de nombreuses
citoyennes et citoyens participent à la manifestation bernoise. En
revanche, il est illusoire d’imaginer qu’elle sera suivie d’effet. Pour
le dire trivialement, les autorités américaines n’ont probablement
«rien à braire», à supposer qu’elles en soient informées, de l’opinion
publique d’un petit pays européen qui d’ailleurs ne fait partie ni de
l’Europe ni de l’OTAN, et dont l’appartenance récente à l’ONU s’arrête
aux portes d’un Conseil de sécurité dont les avis eux-mêmes ne pèsent
pas de tout le poids que l’on pourrait attendre sur les options
américaines.

La rue s’exprime
Revenons en Suisse, et dans la
rue. Que signifient les manifestations qui se déroulent dans l’espace
public et qui témoignent de positions généreuses, parfois agressives,
mais qui restent platoniques ? A quoi bon défiler? Et comment s’opposer
publiquement sans fantasmer sur l’efficacité de cette action ?
Ceux
qui délirent sur l’influence effective des mobilisations feraient bien
de revenir à un peu de lucidité. Il faut refuser fermement les chimères
de la manifestation comme ayant une signification politique directe, et
directement efficace. Psychologiquement, cette illusion n’est qu’un
résidu du sentiment infantile d’omnipotence. En réalité, une manif,
c’est une promenade collective, certes cadrée par un parcours, des
slogans et des banderoles – et aussi par un service d’ordre -, mais qui
est d’abord une déambulation publique. Il faut reconnaître cet aspect
symbolique – c’est un moyen de ne pas se laisser piéger par lui.
Celles
et ceux qui déduisent de telle manifestation, parce qu’elle a rassemblé
quelques centaines ou milliers de personnes, qu’elle est l’amorce ou
l’indice d’un mouvement social de mobilisation large, sacrifient à la
rhétorique vaguement militariste de l’avant-garde. Témoigner
publiquement d’une opinion, c’est aussi se compter, et parfois se
consoler, avec un brin de pathos, de son impuissance. L’exercice de la
démocratie dans la rue est tout aussi indispensable, mais n’est pas
moins indirect, médiatisé et incertain, que celui qui passe par les
lettres aux autorités, aux médias, le recours aux voies du droit, la
participation aux scrutins et aux élections.

Un zeste de parodie
Cette
dimension figurée, voire fictive de la manifestation est d’ailleurs
thématisée dans les slogans et les banderoles qui, de plus en plus
souvent, modulent sur l’auto-ironie. Les mots d’ordre et les refrains
ont à peu près entièrement délaissé le pontifiant et belliciste «salaud
! le peuple aura ta peau», si ridicule que l’on peut se demander s’il
n’est pas proféré au deuxième degré, lorsqu’il l’est encore.
Cette
légèreté, voire cette désinvolture peut être lue comme une manière de
faire de nécessité vertu : telles revendications du genre «rasez les
alpes qu’on voie la mer», tel panneau porté par un enfant à Washington
: «more candy, less war», expriment cocassement l’idée que les
revendications ne peuvent être prises au pied de la lettre. Au-delà du
sarcasme, cela montre en outre que les manifestations ne sont pas
seulement des défilés revendicateurs, mais des opérations locales de
communication. Pour se faire entendre dans l’espace public, une
manifestation doit bel et bien prendre une tonalité publicitaire ; les
slogans ne sont pas qu’une affirmation sincère, mais aussi une formule
– ainsi de l’excellent «feu au lac» choisi comme emblème des actions
anti-G8. Les manifestations sont désormais empreintes d’une sorte de
gaîté sceptique, qui compose curieusement avec la solennité et le
sérieux inhérents à l’expression publique d’une opinion. Elles ne
peuvent plus faire autre chose qu’équilibrer l’emphase et
l’autodérision, la fête et la gravité, la désinvolture et
l’indignation. C’est ainsi que sont évités le Charybde de l’illusion
d’avoir changé la donne, et le Scylla du renoncement à la citoyenneté
active.

La non-violence
Ceux qui, dans les manifestations,
s’adonnent au fatal concours des provocations et contre-provocations se
méprennent sur cet aspect symbolique et communicatif. Le manifestant
anti-WEF à Berne qui justifiait la casse en assurant qu’elle donnait du
travail aux artisans locaux, illustre une inepte tentative de recoller
rhétoriquement des pots cassés réellement, et méconnaît le discrédit
apporté à toute la mouvance «altermondialiste». Celle-ci ne pourra que
faire sien le magnifique précepte de Martin Luther King, selon lequel
la paix n’est pas seulement le but ultime, mais aussi le chemin qui
mène à ce but. Quitte à apparaître pour un pacifiste béat, je
soulignerais l’aspect non violent inhérent à l’utilisation réussie de
l’espace public. Les hippies qui offraient des pâquerettes aux forces
de l’ordre lourdement armées valaient mieux que ceux qui traitent les
policiers de fascistes. Car, alors, ou les policiers chargent, et les
manifestants ne pourront s’extraire de cette violence absurde. Ou ils
ne chargent pas, et ils démontrent qu’ils sont plus démocrates que ceux
qui les vilipendent. Les manifestants ont tout à perdre d’entrer dans
la spirale de la violence : et leur intégrité physique, et la valeur de
ce qu’ils avancent, contenu et méthodes. Manifester dans l’espace
public, c’est démontrer que l’on fait suffisamment confiance au régime
politique que l’on critique pour pouvoir s’afficher comme un opposant.
Il s’agit d’utiliser et d’étendre cet espace, non de le réduire.

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