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A Saignelégier: Les cultures de notre culture

Dans le Jura, chevaux franc-montagnards, cortèges «trend» et musiques exotiques se sont mêlés en un patchwork cocasse.

La diversité culturelle est à l’ordre du jour. Phobie des nationalistes intégristes crispés sur leur réduit identitaire ou fétiche des adeptes de tendances « world », elle évoque l’idée d’une cohabitation entre des traditions portées par des groupes sociaux différents.
Mais cette idée se base sur une conception selon laquelle les êtres humains appartiendraient à une culture, et en seraient les témoins. En réalité, la diversité culturelle est en nous, elle nous imprègne.

Le local et l’universel

Prenons un seul exemple, celui d’un
« Marché-concours national de chevaux » à Saignelégier ; a priori, une telle manifestation doit fournir un condensé de la culture populaire ancrée dans un territoire et une tradition. Or elle ne se limite, et de loin, pas à cela. Une délicieuse après-midi nous montre à quel point les univers culturels dans lesquels nous nous mouvons ont tout de l’incroyable patchwork. Le plus intéressant étant que nous n’en repérons plus la diversité intrinsèque, tant nous sommes si parfaitement à l’aise dans cette rhapsodie culturelle. La cocasserie de l’assemblage des registres ou des contenus ne nous apparaît qu’à la réflexion.
Mais quel fourre-tout. Cela commence peut-être, a contrario, par la dimension sévèrement locale de la manifestation. Elle est consacrée au cheval franc-montagnard, et rares sont les autres équidés à y être admis Ð tout au plus voit-on, dans le cortège, quelques 2 CV dont l’appartenance au règne animal est ironiquement soulignée. Plus encore : dans la plupart des courses, les propriétaires des chevaux doivent eux-mêmes être de provenance contrôlée ; les règlements précisent qu’ils doivent être
« domiciliés dans le Jura historique ».
Tout cela se mêle à une mise en scène d’une sorte de rituel naturel. De très jeunes gens montent à crû, dans une course élémentaire qui, hormis la compétition, dit l’immédiateté du rapport entre l’humain et l’animal. Transparaît une référence à l’enfance,et à la nature. Dans ces cavalcades tout juste codifiées, on lira, superbe, la magnification de l’animalité d’une humanité en train de se faire.
Et puis ce marché-concours est un marché : s’y pratique une tradition du négoce, une économie du maquignonnage (au sens propre du terme) dans ce qu’elle a de sociable, de roué et de réglé.

Le composite et l’exotique

Tout ne provient pas du Jura historique, ni n’est assignable à des imaginaires universalisés. Un des moments forts de l’après-midi, très attendu, est constitué par une course de chars romains tirés par quatre chevaux, conduits par des cochers déguisés en centurions approximatifs.
Ce que l’Antiquité vient faire ici est déjà une énigme. S’ajoute au mystère l’intrigante relation établie entre la péninsule et l’industrie cinématographique : le clou de l’après-midi est annoncé à grand renfort de fanfares empruntées à Ben Hur, dont le lien tant à la musique méditerranéenne qu’à celle de la Rauracie reste indéchiffrable à l’analyste culturel Ð mais semble juste aux spectateurs.
D’ailleurs la musique est une occasion privilégiée d’incorporer des traditions très diverses. A l’occasion du banquet qui précédait le cortège et les courses, un ensemble valaisan, « champion suisse des Brass Bands», a gratifié l’auditoire d’un nombre considérable de tubes, d’hymnes ou de
« standards » : y cohabitent des morceaux patriotiques et exotiques, des airs dits « traditionnels », mais qui puisent à toutes sortes de traditions, depuis les rivages du Mississipi jusqu’aux bords du Rhin. La musique adoucit les mœurs, elle harmonise les différences. Et elle est partout, car les sonorisations ont achevé la colonisation de l’espace public ; celui-ci doit être rempli de décibels et de références sonores.
Deux autres séries d’événements, ont encore accusé le moiré de la culture locale. D’abord, parmi les personnalités invitées cette année, le nationalisme international était à son comble : un ambassadeur précédé de son épouse, lui tête carrée de chef de task force, elle femme décorative qui fait exploser la notion de décoration, devenue attrayante parodie d’elle-même, avec sourires, chapeaux et toutou . D’une amabilité parfaite d’ancienne miss pétrolifère, attraction médiatique impeccable, et d’une efficacité symbolique, sa présence fut associée à un geste qui a son poids : la restitution d’un gros caillou « envolé » depuis dix-sept ans, sur lequel d’ailleurs des stigmates de l’hétérogénéité de notre monde ont été gravés ?
Pour couronner le tout, la prochaine Exposition nationale se présentait à ses futurs clients, en s’insérant tant bien que mal dans la tradition. Elle apparaît à la fois coincée et extravertie, en un mélange aussi précaire que celui dont elle prétend être l’emblème, celui de l’économie privée et du soutien public à la culture. Hôte d’honneur, Expo 02 avait d’ailleurs donné son nom au cortège, et l’avait baptisé, en référence à la vraie mondialisation: « HORIZON.02 ». D’où un mélange hétéroclite, où se suivaient les chars mythiques, les chars « in », les chars traditionnels, les ensembles folkloriques, les artistes urbains, en une panoplie d’expressions grandiloquentes et décalées, fleur bleue et ironiques.
D’un point de vue culturel, toutes ces manifestations contrastées sont conditions d’existence les unes des autres. Mais ces descriptions n’auraient pas de fin. Alors, après tous ces coups de soleil, vite à l’auberge du même nom Ð qui d’ailleurs, elle aussi, condense maints traits de la culture et des contre-cultures ! jyp

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