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Humeur: Fourchue ou bien pendue ?

Une affiche pour une marque de vêtements exhibe une femme face à un serpent. Délit de péché ou de misogynie ?

Il est des gestes qui semblent avoir disparu du répertoire des attitudes enfantines. Ainsi, dans mes lointains souvenirs campagnards, nous nous frappions le ventre en guise de contentement Ð en un geste étonnamment analogue à celui des gorilles, mais c’était sur l’estomac et du plat de la main. Je n’ai plus jamais revu cette pratique chez les enfants urbains d’aujourd’hui.

Entre brosse à risettes ?

Un autre geste enfantin attirait, lui, la réprobation la plus sévère, et réapparaît régulièrement sous des formes diverses. Il était considéré comme très impoli, voire insultant, de tirer la langue à quelqu’un, et particulièrement à un adulte. On peut se demander ce qu’a de pendable une telle exhibition de muqueuse Ð toujours est-il qu’elle paraît encore associée à une certaine transgression. En tout cas, la langue semble un organe relativement intime, et même si, petits enfants, nous ne connaissions pas encore les délices du baiser « avec la langue » dont plus tard s’enchantèrent nos adolescences, nous savions que tirer la langue à quelqu’un était un défi insolent, et un acte chargé de symboles. D’ailleurs ne subissions-nous pas la punition, elle-même hautement métaphorique, consistant à nettoyer la langue avec une « brosse à risette » savonneuse, lorsque nous avions le malheur de proférer un « vilain mot » devant nos sévères parents. Nous aurions dû voir le lien de cette pratique avec ce dont nous informait notre savoir ethnologique tronqué, nourri de bandes dessinées colonialistes : de lointaines peuplades se tiraient la langue en guise de salut ; à nos yeux cela suffisait à prouver leur sauvagerie ou leur puérilité, alors que nous aurions pu y voir à l’œuvre la même métaphore de l’organe pour le verbe, de la langue pour la parole Ð que celle-ci soit franche ou ordurière.
Trêve de naïveté : la langue évoque le péché et la parole, et cette association suffit à la rendre haïssable Ð ou désirable ? Bien plus : la langue fourchue du serpent, la langue de vipère des femmes, tout cela renvoie à la mythologie biblique de la chute hors du jardin d’Eden, due à la malice et à la naïveté d’Eve et de ses filles. Or une variation sur cette malignité réapparaît, dans une campagne d’affiches pour un faiseur d’habits, qui couvre nos murs avec insistance. On y voit un visage de femme et une tête de serpent qui se font face, et la femme, qui le tient solidement, tire la langue au serpent Ð une langue bien rose et charnue, et non fourchue. Le geste est un geste infantile de défi, en même temps que la femme semble très absorbée par, et pour tout dire désireuse de, l’appendice hautement évocateur en quoi consiste la tête du serpent.

? et machisme

Vengeance espiègle des femmes contre la vieille mythologie qui les rend responsables du péché originel ? Ou affirmation que, sous leurs dehors séduisants, les femmes sont encore plus rouées que les malheureux serpents, qu’elles défient effrontément Ð avant même, qui sait, de les avaler en un simulacre de fellation ? En tout cas le procédé auquel recourt cette affiche fait furieusement penser à ce dispositif machiste que décrit John Berger dans Voir le voir : « Vous peigniez une femme nue parce que vous aimiez la regarder, vous lui mettiez un miroir dans la main puis vous intituliez le tableau Vanité, et ce faisant vous condamniez moralement la femme dont vous aviez dépeint la nudité pour votre propre plaisir ».
L’affiche en question prétend peut-être établir la victoire des femmes sur les serpents ; d’ailleurs le site Internet de la marque exhibe la même image, mais en commençant par montrer le serpent seul Ð décrit, le malheureux, comme, « perdu dans le jardin d’Eden». Mais elle reprend surtout ce vieux fonds mythique qui assigne les serpents au péché, et qui définit donc les femmes comme des pécheresses plus impudentes encore que les serpents. Elle module sur l’hypothèse fondamentalement misogyne que l’opposition entre la femme et le serpent est une affinité, une complicité dans la malice. Elle s’avère ainsi une variation cynique et perfidement moraliste sur un motif inepte et éculé. On nous clamera que c’est du deuxième degré : pas question donc de critiquer cette image, sous peine d’apparaître pour un affreux ringard ? jyp

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