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Forum: Contre le politiquement correct, contre le politiquement incorrect

Un commentateur sportif traite un footballeur serbe de « nettoyeur technique ». Peut-on s’en indigner ?

Si je ne me trompe pas, le langage politiquement correct est lié au refus de classer hiérarchiquement les différences : alors que domine la plus implacable des concurrences, ce vocabulaire bien intentionné a voulu montrer que les perdants de la vie sociale, économique, culturelle ne sont pas déficients, mais différents. Il s’est fait fort de transformer en une spécificité positive ce que le sens commun (officiel ou vulgaire) considérait comme un handicap. Curieux mélange de démocratie et de paternalisme : toutes sortes de groupes ont le droit d’être reconnus comme des minorités « tout aussi bien » que les gens « normaux ».

De l’hypocrisie à l’insulte

Le problème est réel, il est sérieux : il vaut la peine de s’interroger sur les dénigrements contenus dans le langage courant. Toutefois, expression d’une sensibilité linguistique pétrie de bonnes intentions, le lexique politiquement correct oublie que la différence est presque toujours classée en plus ou en moins, construite comme une déficience ou une déviance : les normes et le pouvoir existent, et il ne suffit pas de les exorciser de manière seulement lexicale. Comme si une formulation lénifiante des différences allait les rendre moins éprouvantes pour ceux qui, le plus souvent, les subissent effectivement comme des handicaps, des manques ! Le politiquement correct s’avère être, sous couvert d’esprit de mesure ou d’équité, de la consolation bien convenable qui dissimule que ce monde n’est nullement gouverné par la mesure ou l’équité. Il est reconnaissance masquée de la référence et de la puissance, il est aveu par prétérition que ceux que des expressions niaises s’évertuent à ne pas dévaloriser sont bel et bien dominés (socialement, culturellement, symboliquement).
On pourrait en rester là, et souhaiter le déclin de cette pratique linguistique hypocrite. Mais voilà que l’étiquette « politiquement correct » a connu une redoutable fortune : elle devient désormais une injure. Non seulement ce qui est politiquement correct est considéré comme ridicule, mais seul ce qui est politiquement incorrect semble trouver grâce aux yeux de certains commentateurs de la vie publique.
Certes, le politiquement incorrect a toujours eu une place importante dans les débats : dans l’espace francophone en tout cas, la presse satirique, les publications grinçantes sont des canaux très importants de l’esprit critique. Mais c’est la lutte autour de l’expression qui m’intéresse ici ; or les détracteurs du politiquement correct font exactement comme ses chantres : accoler l’étiquette « politiquement correct » à tout ce qui leur déplaît est désormais l’argument de ceux qui n’ont pas d’autre argument à faire valoir que celui de l’apparence terminologique Ð ou comme si cette correction politique était de pure façade rhétorique, et que l’attitude contraire était donc, elle, pratiquement correcte. C’est, du point de vue logique, aller trop vite en besogne.

Trois exemples

Ainsi d’une expression d’une remarquable stupidité parue dans un récent commentaire sportif : un journaliste relatait les hauts faits d’un footballeur serbe, en louant ses qualités de « nettoyeur technique ». M’indignant de ce jeu de mots, je me suis vu suspecter d’être « politiquement correct ». De même, j’ai surpris une conversation où une femme critiquait avec mesure l’auteur d’un récent mini-scandale médiatique romand (il s’agissait de lettres fictives entre les deux candidates démocrates chrétiennes au Conseil fédéral) ; son interlocuteur Ð travaillant d’ailleurs lui aussi dans le monde des médias Ð reprochait à la critique de faire le lit du politiquement correct. Et le terme passe des discours aux pratiques : récemment, un représentant des automobilistes français se lamentait à la radio du triomphe du politiquement correct, responsable selon lui de l’introduction dans la loi d’un nouveau délit, celui de très grande vitesse. Comme s’il était politiquement incorrect, et donc moralement justifié, de mettre en danger des vies en dépassant de plus de cinquante kilomètres à l’heure les vitesses autorisées !

Un prêt à penser

Ne pas correspondre à l’étiquette honnie, c’est obtenir un blanc-seing pour n’importe quelle transgression (dans le vocabulaire, dans les actes), que celle-ci travaille à l’élucidation ou à l’occultation. L’étendard de la lutte contre le politiquement correct permet de tout couvrir, depuis l’humour corrosif et salutaire jusque, malheureusement, aux mots d’esprit graveleux, aux rapprochements douteux, aux arguments spécieux, au cynisme primaire, voire à la hargne raciste ou sexiste Ð je ne serais pas surpris que les thuriféraires de l’extrême droite usent de cette ressource argumentative pour contrer leurs opposants s’indignant d’affirmations sur les détails de l’histoire.
L’opposition au politiquement correct est devenue une forme inexpugnable de prêt-à-penser. Au moins les chantres du politiquement correct avaient-ils une certaine sensibilité linguistique et sociale Ð même si elle restait mièvre et bien-pensante, et finissait par justifier ce qu’elle prétend condamner. Ils voyaient que la langue façonne aussi la réalité, et qu’agir sur le langage et les représentations qu’il véhicule est aussi une forme de lutte politique. Les détracteurs du politiquement correct, eux, se rengorgent de pouvoir mépriser la recherche candide de la vérité et de l’équité. L’anti-moralisme prouve, une fois de plus, qu’il est une espèce particulièrement médiocre de moralisme.
Jean-Yves Pidoux, professeur assistant de sociologie à l’Université de Lausanne

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