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Culture: De seconde main

La compilation, la prédigestion des savoirs font de nous des « semi-cultivés ». Réflexions sur le tout et ses parties.

En toute ignorance, acheter une compilation : toute l’histoire du jazz en trois disques. Se voir reprocher par un ami cette attitude dilettante : aucune quintessence du jazz ne peut être extraite d’une sélection de pièces à succès. Et en effet, se trouver un peu mal à l’aise à l’écoute d’un alignement de morceaux de bravoure.
Profiter de ce premier achat pour en prévoir un autre, en vue d’un cadeau ironique : les tubes des « sixties », réunis en quelques CD dont la publicité module sur la nostalgie de la liberté. Se dire que, décidément, un tel présent ne peut s’offrir que muni d’effets de distanciation sarcastique. Ces chansonnettes « hard » ou sirupeuses, nous les aimions et en faisions des emblèmes de revendications, il n’y a pas si longtemps ; mais présentées sous cette forme, elles sont devenues, pour les générations qui nous ont suivis, un témoignage de notre touchante ringardise et de notre identité de vieux combattants « baba cool ».
Et puis entendre, à l’occasion de ces courses, une cliente réclamer la bande originale du film Amadeus, sans qu’elle prononce jamais le nom de Mozart : l’intrigue du film ne semblait pas se rapporter pour elle à l’histoire de la musique, et elle paraissait croire que la bande musicale du film était en effet « originale ». Aux oreilles des mozartiens le disque fait figure de douloureux pot-pourri, voire d’exécution capitale, avec morceaux choisis et arrangés, pour ne pas dire bidouillés.

La compilation est-elle de la culture ?

Une visite de magasin qui appelle deux réflexions. La plus rapide concerne les manières de faire de l’industrie culturelle : couplé à la domination des « remakes » au cinéma, le règne de la compilation musicale témoigne à la fois de son essoufflement et de sa toute-puissance. Elle occupe tout le terrain du divertissement, mais c’est en misant toujours plus sur l’effet de reconnaissance, en tablant sur le succès de ce qui a eu du succès. Le consommateur éclairé mais résigné verra qu’il prend part, lui aussi, à cet hommage sempiternel et hypocrite de l’oubli à la mémoire, du profit au sentiment, à la sensualité et au plaisir.
La deuxième réflexion, elle-même conduite en deux temps, se base sur le fait que la culture est reliée non seulement à la jouissance mais aussi à la connaissance. De grands intellectuels tempêtent contre les « semi-cultivés » (Bourdieu) ou contre la « Halbbildung » (Adorno) ; nous comprenons bien, avec eux, que l’érudition standardisée qui se manifeste dans les compilations, dans les revues de vulgarisation, dans les jeux télévisés, est un délit contre l’intelligence : point d’explicitation des principes qui ont présidé au tri, point d’association entre des phénomènes, des structures, des hypothèses, des idées. La connaissance est réduite à la mémorisation d’informations anecdotiques ou de « hard facts » qui ne sont que de hâves fantômes de l’art et de la science.

Nous sommes condamnés au survol

Malheureusement nous devons reconnaître que nous sommes tous des semi-cultivés. Dans un très grand nombre de domaines, nous n’avons rien à envier à la cliente en quête d’Amadeus. Nous achetons des dictionnaires, consultons des encyclopédies, tentons de lire des journaux sérieux, voyons se développer les collections de petits ouvrages de vulgarisation. Sans cela nous ne comprendrions rien à rien ; mais avec cela, y comprenons-nous grand-chose ? Qui sélectionne, et selon quels principes, la connaissance qui nous est restituée dans l’hétéronomie de l’information brute ? Lorsque nous sommes bien formés dans un domaine, le simplisme de ce qui lui est consacré dans une encyclopédie à prétention universelle nous saute aux yeux ; pourtant nous n’avons guère d’autre ressource lorsque nous devons nous initier à un champ qui n’est pas le nôtre.
Je ne veux pas ouvrir ici la boîte de Pandore des débats sur la vulgarisation. Je dis simplement que presque aucune connaissance n’est désormais de première main. Ë peu près toutes les informations, tous les savoirs dont nous pouvons nous prévaloir sont seconds, médiatisés, prédigérés. Bon gré mal gré, nous devons faire confiance à ceux qui les sélectionnent pour nous ; cette confiance n’est d’ailleurs pas toujours mal placée : il arrive que, en dépit de tous les défauts des systèmes d’information et d’enseignement, des gens (enfants, adultes) apprennent ?

Acrobaties

Je voudrais pour finir revenir à l’ambition qui veut nous faire percevoir un vaste ensemble par l’intermédiaire d’un de ses fragments. Il me semble que, dans le domaine de l’histoire, de la société et de la culture, le général peut bel et bien être évoqué à travers le particulier. Il y a sûrement « tout Mozart » dans un air de Mozart, « tout le jazz » dans un morceau de Charlie Parker, « toutes les années soixante » dans une chanson des Beatles ou des Doors. Reste à se demander sous quelles conditions la partie vaut pour le tout, l’anecdote pour la structure, le détail pour le contexte.
Ici intervient l’acrobatie de la connaissance : pour comprendre les relations entre tout et partie, il s’agit de les connecter. Il s’agit aussi de spécifier sous quelles conditions et dans quelle optique quelque chose peut-être le détail de quelque chose d’autre. L’attitude « micrologique », selon laquelle la partie dit le tout, se donnera comme une pensée hypothétique, consciente de ses limites et de son caractère provisoire. Pour elle, le tout est autant une partie de la partie que la partie est une partie du tout. Non seulement la partie, mais le tout est relatif : relatif à une analyse, à une interprétation. Relatif aussi à une faculté d’exprimer, d’expliciter cette connaissance.
Faculté d’explorer et de douter, tout opposée à la logique de l’accumulation. Attitude critique et autocritique, non capitulation devant les lois du succès. Or l’entassement des « tubes » et des « morceaux choisis » dans une compilation les atomise et les standardise ; c’est précisément ce qui retire à l’auditeur une faculté d’attention au détail lui permettant d’aller à la substantifique moelle. jyp

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