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Art et science: La mise en corps selon Hapax

Un colloque sur l’épiphanie du corps. Artistes et scientifiques en ont décliné la chair et l’âme au gré de vrais faux récits de son errance.

Une rencontre entre art et science, sur le thème La mise en corps, s’est déroulée à Lausanne du 7 au 9 novembre 2002, organisée par l’association Hapax avec le concours du Musée de l’Elysée et accueillie au Musée Olympique. En un programme somptueux concocté par Gérard Genoud et Rita Rudaz, elle a rassemblé de remarquables intervenants. Faute de place en cette rubrique, je limiterai ce compte-rendu aux plasticiens. Déplorable injustice puisque ces rencontres veulent justement faire voler en éclat le cloisonnement des disciplines que «l’objet corps» convoque aujourd’hui.

Le corps métamorphosé

C’est Orlan qui a ouvert les feux avec pétulance, non pas en pratiquant comme annoncé une performance mais en présentant sa carrière, déjà longue. L’allure de cette intimidante prêtresse de l’Art Charnel me fait penser à ce qu’aurait pu être l’enfant supranaturel(le) de Ray Charles et Marguerite Duras. Elle exécute depuis trente ans des choses étonnantes et effrayantes sur, avec, dans son corps (de femme, il n’est pas vain de le rappeler). Elle est devenue célèbre au début des années 1990 en subissant des interventions de chirurgie plastique dont elle assurait en direct la mise en scène et, décidément généreuse de sa personne, la commercialisation de « reliquaires » contenant quelques grammes de ses tissus adipeux. C’est quand elle parle de son trousseau, dont les drapés ont été intégrés, en hommage au baroque, à ses performances des débuts, qu’Orlan est la plus émouvante. Comme le soulignait l’historien d’art Marco Costantini, son apport héroïque à la notion d’auto-fiction lui a conféré une place de choix dans l’art contemporain. Sanctification du corps que l’on est, que l’on a, à qui l’on appartient ou qui vous encombre ? Il est tentant d’y voir l’imposture plus que la posture, le corps paré plus que l’être désemparé, l’icône télévisuelle plutôt que l’égérie de Grand-Guignol ou la Diva des tables d’opération. Chair à canon psychanalytique, Orlan rudoie avec élégance les psychothérapeutes (venus nombreux écouter cette invraisemblable curiosité). Mais elle tutoie son chirurgien.

Le corps souffrant

Jean Otth livre une Stratégie du regard, en posant d’emblée qu’art et science forment un couple incestueux. Bien loin des exubérances d’Orlan, il n’en a pas moins échafaudé une cosmétique de l’horreur lorsqu’à l’aide de l’atlas Jacobi et de ses planches de dermato-pathologie, moulages de plâtre peints, maquillés de squames psoriasitiques, de roséoles d’origine syphilitique, de purulences diverses, il traquait, dit-il, ces petits miracles de poésie qui peuvent se produire dans les images du corps souffrant. On songe à Francis Bacon qui les guettait dans les reproductions photographiques de maladies de la bouche. Reprenant le mot de Cézanne en confessant des périodes « couillardes » de son activité, J. Otth atteste avec courage, humour et endurance la complexité du rôle joué par le sexe dans le travail artistique. Ses séries Oblitérations, Pudeurs ou Lilith sont une véritable documentation des trajectoires libidinales, d’une inestimable valeur poétique, qui réussissent à éviter les écueils du voyeurisme.

Le corps tendre

Le photographe Olivier Christinat a présenté une vidéo spécialement conçue pour cette rencontre : L’entrée en corps. Ce film montre un fragment du long processus d’apprentissage des gestes du quotidien par son tout jeune fils. L’œuvre est décrite avec autodérision par l’auteur géniteur comme une «film de famille, mielleux à souhait». Il n’en est évidemment rien. Elle signe « l’entrée en vidéo » du photographe, c’est-à-dire sa propre assimilation du mouvement dans la fabrication d’images. C’est une réussite, comme en a témoigné l’enthousiasme du public (et pas seulement auprès des psychomotriciens présents). L’audace la plus intéressante de l’artiste réside dans une utilisation de la musique (séduisante donc contestable pour certains): ici des œuvres de Kurtag, Weber, Wildberger et de Christinat lui-même, qui insiste sur l’importance de certains compositeurs dans sa production photographique. Si le matériel sonore a parfois un côté enrobant qui peut gêner, il en émerge pourtant une chorégraphie naturelle du corps de l’enfant. Cette entrée se trouve alors enrichie d’une dimension fictionnelle et lyrique. Le travail d’Olivier Christinat a eu le mérite d’apporter au thème de cette rencontre interdisciplinaire une notion bien présente dans l’art contemporain mais rarement débattue par ses exégètes : une nostalgie de la tendresse.
Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais la tendresse, quand je me trouve au Musée Olympique, j’en redemande.
Christian Pellet

La Mise en corps est la troisième édition des rencontres interdisciplinaires entre art et science organisées par Hapax. La première avait eu lieu en 1996 au Conservatoire de musique de Lausanne sur le thème Généalogies ; la deuxième au Théâtre de l’Arsenic en 1999 s’intitulait Figures rebelles.
Hapax, rue Pichard 9, Lausanne. E-mail: apax@bluewin.ch

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