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Sport: Les armes interdites des petits soldats de la Grande Boucle

Le festin sportif du Tour de France a été gâché: par trop d’épices. Penchons-nous pourtant, au-delà des nausées légitimes, sur les reliefs.

Lors du dernier Tour de France la découverte de l’étendue de la pratique du dopage, de la tricherie, a mis en évidence un des fondements du sport: le jeu. Le jeu est une activité éminement sérieuse, qui perd toute raison d’être si ses règles ne sont plus respectées. Futile peut-être, le jeu a sa dignité que l’on ne malmène pas impunément.
Le jeu se montre à l’occasion rancunier et c’est ainsi qu’alors que les coupables sont punis, la partie est quand même perdue. Le jeu est faussé et le soupçon lui ôte toute magie, car il est exigé un minimum de foi de ses fidèles.
Cette année, le Tour de France a pris quelques distances avec la logique économique qui pensait l’avoir réduit à sa raison. On a vu comment la prétention démesurée des forces mercantiles à tout rentabiliser pouvait se heurter à ce trois fois rien, à ce «défaut» humain qu’est la capacité ludique.
Car le monde commercial entretient des rapports troubles avec le sport: fonctionnant sur le rationnel et l’intérêt, il se nourit et utilise la «gratuité» du jeu. Mais cette dernière est également le grain de sable, irréductible, qui nous laisse espérer, qui nous laisse entrevoir une chance de passer entre les mailles.
Cet été nous aura donc rappelé qu’une part de l’homme échappera toujours à la raison économique, à la tentation de la performance absolue. D’ailleurs, des coureurs qui ne connaitraient jamais de défaillances Ð parfaites machines Ð enlèveraient tout sens à la compétition ÐÊet donc aussi tout profit possible. L’imprévisible fait partie de l’épopée de la course, avec les conditions météo, les chutes et les crevaisons, avec les jours sans et l’aide inattendue des dieux ?
Ces péripéties auront encore remis en évidence que le monde économique n’est pas auto-suffisant, c’est à dire que cette construction toute rationnelle doit se nourrir aussi de ce qui lui est le plus étranger ÐÊles valeurs, le symbolique, l’esthéthiqueÊÐ par exemple cette dépense inconsidérée d’énergie qui aboutit à un produit dérisoire: trois semaines d’efforts inhumains pour arriver le premier à Paris ?
Il y a également une apparente contradiction dont il faut parler. C’est le rejet de la tricherie et ce surprenant pardon instantané que le public a accordé aux fautifs. Pourquoi ce pardon?
Pour le comprendre il faut considérer qui sont les coureurs et qui va les voir passer. Le vélo est un des sports les plus populaires Ð au sens de «popu» Ð et comme la boxe, comme le football, il est un des moyens de s’extraire de sa classe sociale, il demande des vertus toutes prolétaires de force, d’endurance, de résistance à la douleur. Or le public amassé le long des routes, arrimé à des tables de camping à longueur de journées: des heures d’attente pour apercevoir les héros pendant quelques secondes à peine, ce public vient du même milieu. On pourrait considérer que ce sont eux-mêmes qu’ils viennent voir, c’est leur douleur et leurs souffrances qu’ils viennent soutenir. Comment dès lors pourraient-ils ne pas sympathiser avec ceux qui tentent d’alléger leur peine et qui s’accrochent au podium pour ne pas retourner à l’usine ou au chantier? Et sur ces lieux de travail, on trouve aussi des produits qui soulagent: alcool, calmants ?
Sur l’écran géant de la Piazza Grande de Locarno a été projeté le dernier film de Joe Dante, Small soldiers, histoire de jouets guerriers dopés par un micro-processeur qui leur assure vie infinie et intelligence. Ce film, qui témoigne d’une maîtrise technologique inouïe, qui intègre à la perfection des images virtuelles, a des prétentions subversives annoncées: tourner au ridicule le militarisme, souligner les dangers d’une technologie amorale. Mais la moitié du film n’est que scènes de guerre Ð classiques Ð et le méchant producteur de jouets dédommagera largement les victimes de son intéressement irresponsable. Bref, tout rentre vite dans l’ordre habituel ÐÊet le spectateur se sent trompé sur la marchandise.
J’allais oublier. Avant le générique, les logos des sponsors principaux sont projetés. Les sifflets fusent aussitôt, qui semblent désigner quelque traîtrise: Swisscom et UBS laissent prestement la place au film.
Mais quel rapport avec le vélo? cp

Encadrés
«Le jump, véritable influx électrique qui saisit par à-coups certains coureurs aimés des dieux et leur fait alors accomplir des prouesses surhumaines. Le jump implique un ordre surnaturel dans lequel l’homme réussit pour autant qu’un dieu l’aide. ? Il y a une affreuse parodie du jump, c’est le dopage : doper le coureur est aussi criminel, aussi sacrilège que de vouloir imiter Dieu ; c’est voler à Dieu le privilège de l’étincelle. Dieu d’ailleurs sait alors se venger ? »
Roland Barthes, Mythologies, Seuil, 1957.

«Ma préférée entre toutes, c’est Liège-Bastogne-Liège ? le geste, à peine arrivé à Bastogne, de repartir immédiatement pour Liège, relève d’une logique de l’effort pour l’effort qui fonde l’admirable discipline sportive qu’est le vélo. La vanité de Liège-Bastogne-Liège est tout simplement sublime.
Hervé Le Roux, in : Cinégénie de la bicyclette, Yellow Now, 1995

«Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, dit Henri [Pélissier] ; c’est un calvaire. Et encore, le chemin de Croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l’arrivée. Vous voulez voir à quoi nous marchons ? Tenez ?
De son sac, il sort une fiole :
ÐÊ‚a, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives ?
ÐÊ‚a, dit Ville, vidant aussi sa musette, c’est de la pommade pour me chauffer les genoux.
ÐÊEt des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules.
Ils en sortent trois boîtes chacun.
ÐÊBref ! dit Francis, nous marchons à la « dynamite ».
Albert Londres, Les forçats de la route, 1924.

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