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Carte postale du Burkina Faso: Dieudonné, Zenabo, Hamidou, Evariste, Moussa, Paul, ?

On ne revient pas indemne des voyages en Afrique noire.
D’abord, on passe d’une planète à l’autre, perdant en route tous nos repères.
Ensuite, on se trouve comme le poisson dans le marigot, pris dans la chaleur des relations sociales.
Puis, au retour, on se sent dépossédé, dénudé, un peu grelottant. Et il n’y a là aucune allusion à un quelconque vent hivernal.

Avec une petite poignée d’heures de vol, on peut débarquer, par exemple, au Burkina Faso, et s’éviter un morceau de notre saison froide.
En un coup d’avion, les Helvètes peuvent sentir la chute de température de 1 à 30 degrés et le passage du 4e au 164e rang au classement mondial du PIB ( le dernier est 175e ). L’espérance de vie se réduit aussi singulièrement puisqu’elle passe de 78,1 à 46,4 ans. Le taux d’alphabétisation tombe de 99 à 18,7 % ( source : L’état du monde 1998, La Découverte ). Un point commun au moins : ni la Suisse, ni le Burkina Faso n’ont de débouché sur la mer.
Sorti de l’aéroport de la capitale, qui ressemble peu à Cointrin, le ton est déjà donné : le taxi, qui a fait bien plus d’un tour de compteur, tombe en panne d’essence après ? trente mètres de course lente. L’habitude est ici d’acheter l’or noir à coup d’un ou deux litres. Le liquide, hors de prix, est disponible dans les temples lumineux, colorés, spacieux et hygiéniquement irréprochables que sont les stations d’essence. Elles sont plus arrogantes encore, dans la quasi-obscurité citadine, plus gonflées de leur indépassable importance que nos banques même.
Décembre, c’est le milieu de la saison sèche, qui « vaut » huit mois. Pas une goutte de pluie jusqu’en avril, mais du sable, emporté par l’harmattan, qui reste en suspension, mêlé aux gaz d’échappement. Les phares jaunes se déplacent, dans un halo, comme au travers des brouillards du Rhône, dans des rues rarement goudronnées. Le mélange irrite les yeux, la gorge, encombre les sinus, se dépose en tous lieux. Les habitants de Ouagadougou luttent, sans répit et sans espoir de vaincre, contre ce sable omniprésent.
Sur la route de Bobo Dioulasso et de Ouahigouya les haut-parleurs du car déversent, outre des grésillements, un refrain à la mode : « Les temps sont difficiles ». Cela ne va pas s’arranger, cette année la récolte de mil, l’aliment de base, a été catastrophique. Les prix ont déjà pris l’ascenseur et les chanceux qui ont un salaire s’attendent à la visite prochaine de la famille vivant en brousse : solidarité oblige.
Les routes du Burkina Faso, où le goudron laisse volontiers place à la piste de latérite rouge ondulée, où les véhicules soulèvent un épais nuage de poussière qui englobe les cyclistes et leur chargement de volailles, les piétons, chèvres, moutons et zébus réfugiés sur les bas-côtés, nous mènent de village en village, composés de huttes circulaires en terre, aux toits d’herbe sèche. ‚a et là se dressent les baobabs colossaux, aux troncs argentés disproportionnés, aux branches qui deviennent trop vite brindilles, avec parfois une fleur, une feuille à leur extrémité : tant d’efforts qui se réduisent à si peu d’effets, voilà une métaphore toute sahélienne. Dans ce pays plus de 80% de la population vit d’agriculture et d’élevage.
L’activité humaine est incessante : marchés sillonnés de petits vendeurs de cartes postales, de bijoux, de mouchoirs en papier, d’arachides. Conséquence de cultures d’exportation, on trouve des haricots, des carottes et même des choux, au milieu des ignames, des noix de kola, des patates douces, du maïs blanc et du mil. Le coin des tissus déborde de pagnes imprimés de couleurs bien vives, aussitôt achetés, aussitôt cousus à l’aide d’une antiquité à pédale. Le coin des viandes, le coin des poissons et des épices répandent leurs odeurs : bonnes ou désagréables, elles sont fortes. Les vautours ne sont pas loin, perchés, ou planant et tirant derrière eux une ombre immense, Ð ils sont des éboueurs consciencieux, indispensables et omniprésents, sinon gracieux. On voit aussi des panneaux publicitaires : Coca, Maggi, Nestlé. Aucun pays n’est assez pauvre qu’il n’y ait quelques « jetons » à grappiller.
Je dois parler du peu de livres que l’on trouve, de leur état, gonflés par l’humidité, rendus cassants par la sécheresse, ensablés, usés, rongés par les bestioles, déformés par mille lecteurs, ÐÊet chers quand même.
Mais le Burkina Faso, plus que la somme des calamités naturelles et économiques qui lui sont infligées, c’est avant tout un formidable élan vital, l’ingéniosité de tout un peuple mise au service de la survie, c’est l’extrême lucidité et l’engagement des intellectuels et des paysans, c’est la solidarité comme valeur première, c’est aussi l’accueil et la générosité Ð « l’eau de l’étranger » Ð qui nous laisse, nous autres pauvres occidentaux, singulièrement orphelins, passé le seuil de l’aéroport.
Et il y a le rire, l’humour toujours prêt à servir : « Il n’y a pas de sot métier. Mon grand-père vend de l’eau au Rond-point des Nations Unies ? Ma mère est mécanicienne. Moi je suis chanteur. Faites comme chez nous : on s’en fout ! », chantait Black So Man.
Ë la fin, il faut partir. Et l’on revient avec le plein de confiance dans l’humanité, avec le sentiment de quitter des choses essentielles pour retrouver le silence de tombeau de nos habitations et de nos quartiers. On revient avec un bout de Burkina Faso dans la tête :
Ð Vous avez quelque chose à déclarer ?
Ð Des amitiés et des énergies nouvelles, un espoir de retrouvailles ?
Ð C’est bon, passez.
Et le tout jeune baobab passe aussi Ð clando Ð au fond du sac. cp

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