Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Pour ne manquer aucun article

Recevez la newsletter gratuite de Domaine Public.

Cinéma: Un magistral clin d’oeil

Le dernier film de Benigni évoque la vie d’un père et de son fils arrachés à leur pays et enfermés dans un camp de concentration. Le débat
a fait rage autour de ce film : peut-on rire de tout ;
la fable permet-elle de montrer l’horreur de la guerre, etc. Mais une autre lecture est possible, qui rend compte de l’agitation de notre époque, de ses drames
et de ses cauchemars ?

Dans son dernier film, La vie est belle, Roberto Benigni nous avertit d’emblée : son film est une fiction. Et aussitôt, nous voilà emportés dans un tourbillon d’illusions et submergés de paroles. Le héros s’arrange pour se trouver partout, si possible à l’improviste, toujours aussi bavard. Emporté par son propre jeu, il tarde à se cacher ; repéré, il en reste sans voix et, après un dernier clin d’œil, se fait exécuter en coulisses. Après le spectacle, je restai sur ma faim. Benigni semblait s’essouffler comme s’il avait été de plus en plus prisonnier de son idée ; peut-être avait-il poussé le bouchon trop loin. J’aurais voulu plus d’illusions encore. Puis le rêve est venu compenser ma frustration, laissant place à l’émerveillement devant la magie du film.

Une fable actuelle

Ma première critique portait sur les anachronismes que l’auteur n’avait pas daigné éviter. Par exemple, les prisonniers du camp de concentration avaient un peu trop bonne mine, l’enfant ne devenait pas crasseux. Toutefois, en nous laissant croire que son propos ne concernerait qu’un passé révolu, l’auteur malicieux nous fait commettre un anachronisme bien plus grossier. Le concours imaginé par le père n’est pas une idée des années quarante. Ce n’est que la très actuelle fable de la concurrence libérale. Ces points que l’on gagne ou perd, ces exhortations à ne pas pleurer, à cesser de réclamer les goûters du bon vieux temps, reflètent bien ce qui a envahi la sphère publique : le salaire au mérite et la fin des vaches grasses, la chasse aux bénéfices et aux cotes boursières, les critères de Maastricht ? Dans le film, l’enfant croit avoir gagné le char d’assaut qui s’arrête tout juste devant lui. Ce suspense au char m’a renvoyé aux images de Tien An Men, de Prague. Puis le film emprunte ses images à celles de la libération de Paris.
Comme un illusionniste, le père cherche à détourner l’attention de son fils. Benigni fait de même avec les spectateurs. La fébrilité du héros et les décors du camp nous renvoient à l’agitation de notre époque et à son fond d’horreurs : les bouffées d’exterminations, le va-et-vient des déportations et des concentrations, l’incessant progrès des technologies de la terreur ? La magie du film est de laisser la porte entrouverte aux rêves. Il y a les bons rêves et nous en sommes tout émus ; mais il y a aussi des visions plus noires. Par exemple, à propos du dialogue du savon et des boutons : le savon m’a fait penser aux entreprises qui dégraissent, et cette irrésistible analogie entre la survie des individus dans le camp et celle de nos emplois me suggère que notre société n’a peut-être pas plus de considération pour un chômeur que le prisonnier n’en a pour un bouton décousu. Dans le canton de Vaud, l’imagerie d’un bouton d’or cousu au revers de la veste a même donné son nom à une forme d’assistance publique.
Tout le merveilleux que nous procure le film ne peut nous faire oublier son horreur. Le spectacle nous renvoie de plus en plus brutalement de l’un à l’autre. Cela m’a laissé tout confus, ne sachant plus lequel des deux faisait office de décor. C’est vrai, je me suis identifié au héros et j’ai compris qu’il ne cherchait pas tant à distraire son fils qu’à s’illusionner lui-même pour résister aux visons sombres qui l’agressent. Dans mon cinéma à moi, j’imagine plein d’enfantillages. Et de temps en temps je me trouve complice avec des enfants qui, comme ils ne sont jamais totalement dupes, acceptent avec bienveillance certaines pitreries d’adultes. Ce qui m’a ému n’est pas tant la peinture de l’amour familial du héros pour son épouse et son fils que ce que, eux, lui donnent en retour.
François Conne

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/685 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/685

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP