Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Note de lecture: L’écriture émigrée n’a pas de langue

Né en Roumanie, Eugène est l’un des talentueux jeunes auteurs actuels. Primé sur manuscrit, l’an dernier, par la Ville de la Chaux-de-Fonds et la revue [ vwa ] pour Mon nom, il publie aujourd’hui cette longue nouvelle en volume. Eugène est également l’auteur de à l’Ouest des Légendes, le spectacle commémoratif du bicentenaire de l’Indépendance vaudoise, qui sera joué en mai à la « Grange sublime » de Mézières.

Comme le mot « sugus », Mon nom s’offre à une lecture réversive, et Eugène, dès le titre, annonce la couleur : en quête de sa propre identité, fouillant au cœur de son nom, l’auteur se prend au jeu des lettres. En effet, son scénario est celui d’une contrainte verbale : on sait que la littérature à contrainte, de Raymond Roussel à l’Oulipo ( de Queneau à Roubaud ), se fixe des obligations ou des interdits formels, forçant ainsi l’inconscient à explorer les nouvelles voies de la création verbale. Ainsi Georges Perec fait-ilÊÐÊon imagine la prouesse ÐÊdisparaître la lettre « e » de son roman La Disparition : la lettre fantôme devient ainsi le symbole de la disparition de ses parents juifs dans les camps de la mort. La contrainte exerce un effet puissant sur le soubassement psychique : elle permet ici à Eugène de projeter dans un personnage handicapé ( la contrainte verbale est ainsi traduite en interdit physique ) un certain nombre de questions d’ordre, semble-t-il, autobiographique.

Écrire, traduire, trahir

Notre héros, on l’a dit, est entravé : d’abord physiquement, par ses jambes malades, qui limitent son rayon d’action à deux cents mètres, ensuite par son vocabulaire, puisque, étranger, il ne dispose que d’un « îlot de mille mots » français pour s’exprimer. Il mène une enquête sur sa propre vie parce qu’il se soupçonne lui-même d’un crime qu’il aurait oublié ? Pour cet exercice de limitation, Eugène, d’origine roumaine ( sa mère, jeune fille, se nommait ? Ionesco ), est revenu à sa langue maternelle, dont, justement, il sait encore mille mots. Rédigeant en roumain d’abord, il s’est ensuite retraduit en français : étrange exercice de dépouillement qui lui a permis d’échapper à l’élégance supposée de la langue de Voltaire. Par le biais d’un journal aux allures de lettre, le héros, employé d’une entreprise informatique, sonde les oublis de son passé. Il écrit « par compression », dérobant au monde social le temps précieux du retour sur soi. Son humour noir, son autodérision, sa vision sans relief du réel, subdivisé en monde « normal » et folie intérieure, le placent d’emblée sur le territoire d’une étrange folie. Le lecteur, d’ailleurs, pressé d’accepter sa confidence, se voit placé dans le rôle de « psychiatre-traducteur-commissaire ».

Émigration et changement de langue

Écho d’un narcissisme blessé ( le thème du miroir, du rétroviseur ), intériorité vidée, cette confession raconte au quotidien l’exil et ses effets. La constitution aléatoire du sujet dans la langue, c’est ici aussi celle du livre : ânonnant le dictionnaire français, notre homme sans nom (« je suis mon nom » ) étend son îlot verbal en s’affrontant à la question du déracinement et du changement de langue.
Le linguiste Claude Hagège a publié il y a peu une pénétrante étude sur la question, L’Enfant aux deux langues ( Odile Jacob, 1997 ). Notre héros doit justement vivre les problématiques que soulève Hagège : qu’est-ce que cette langue (« a tongue called mother » écrivait Nancy Huston ), cette pièce maîtresse de l’intériorité, qui entre en concurrence avec une autre langue ? La contradiction, qui rendra muet notre homme, a fait naître un écrivain :
« Mais en fait, quel étranger peut vivre dans la langue du pays où il a fui ? Socialement, professionnellement, il peut être intégré. Mais comment intégrer la pensée ? Un étranger qui intègre sa pensée se dissout comme du sel dans l’eau bouillante. En tout cas, ma pensée faite de mots que ma mère m’a appris, je ne veux pas la perdre. » Jérôme Meizoz

Eugène, Mon nom, Vevey, L’Aire, 1998.

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/6732 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/6732

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP