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Prostitution: Vers une approche féministe

La position abolitionniste au sujet de la prostitution réduit souvent toute forme de prostitution à un système d’exploitation. La prostitution ne peut être que forcée, la personne prostituée n’est plus le sujet de sa propre existence, mais seulement la victime d’un proxénète. En revanche, la prostitution est présentée dans le contexte général des rapports inégaux entre les sexes même si elle continue à séparer les prostituées des femmes dites honorables. Sans partager le point de vue abolitionniste, ce contexte constitue le cadre de ma réflexion, nourrie par la fréquentation de l’association Fleur de Pavé.

L’approche féministe est fondée sur une analyse en termes de rapports sociaux des sexes : les femmes et les hommes constituent des groupes distincts, dont les rapports sont socialement construits. Cette construction sociale les met dans des positions non seulement différentes, mais subordonnées. J’envisage ainsi la question selon des enjeux féministes, comme le droit à la parole, la libre disposition de son corps, la question du choix, et enfin la place des femmes, prostituées ou non, dans la société patriarcale.

La limite principale de l’approche abolitionniste consiste à refuser d’entendre les prostituées. Alors que c’est indispensable quand on sait que le dénie de parole aux femmes est un élément de leur oppression. Il en va de même avec les personnes prostituées. En leur niant le droit à la parole, on ne fait que perpétuer la stigmatisation sociale qui les frappe. Ecouter la parole des prostituées, c’est aussi sortir d’un discours victimisant et maternaliste. C’est accepter que la prostitution peut être un choix, et pas seulement une fatalité. Et d’autre part, que ce choix implique que les femmes disposent librement de leur propre corps. Bien sûr, ce choix doit être discuté, au même titre que tout choix effectué dans une société inégale.

Des prostitutions

Grâce à ce que disent les prostituées, on se rend compte qu’il faut parler DES prostitutions et non pas de LA prostitution. En différenciant la prostitution forcée de la prostitution choisie, une autre réflexion peut voir le jour. Il est clair que face aux nouvelles formes de prostitution (l’esclavage sexuel, la traite des femmes, la marchandisation des corps), nous ne pouvons avoir qu’une position extrêmement ferme. En revanche, la prostitution choisie, appelle d’autres solutions et ce sont les principales concernées qui doivent faire part de leurs besoins, de leurs attentes. Il serait ainsi possible de développer une approche de type syndical, de défense des droits et des intérêts des personnes qui exercent cette profession. Séparer prostitution choisie et forcée, c’est confronter les féministes à un enjeu politique : faut-il opter pour une position réformiste attentive aux conditions de travail des prostituées, ou peut-on maintenir une position de principe de type abolitionniste?

Est-ce que reconnaître les prostituées, admettre qu’elles sont des travailleuses du sexe signifie qu’il faut accepter les proxénètes comme des employeurs à part entière ? Si l’on admet que la prostitution peut être librement choisie, il faut également admettre que certaines femmes souhaitent l’exercer de manière indépendante et d’autres de manière salariée. Ainsi, s’il faut abolir le proxénétisme, ce ne doit pas être pour des raisons morales, mais parce qu’il prolonge l’exploitation capitaliste, une personne vendant sa force de travail – ici en l’occurrence son corps – à une autre. Dans l’ensemble de l’analyse, il me semble indispensable d’opérer la distinction entre choix et contrainte. En séparant les deux termes, il devient possible de combattre vigoureusement la prostitution forcée, l’exploitation, l’abus, la détresse, ainsi que ceux qui en tirent profit.

Prostitution et féminisme

D’un point de vue féministe, il y a deux questions se posent immédiatement : d’abord, comment des femmes conscientes de la domination masculine peuvent-elles renoncer à s’interroger face à celles qui sont désignées comme les pires ? ensuite, comment peut-on concevoir un féminisme qui ne prendrait pas en compte toutes les femmes, qui se couperait d’une partie d’entre elles, voire les stigmatiserait ? Heureusement, certaines ont déjà commencé à réfléchir de manière plus générale, comme Paola Tabet1 qui prend en considération l’ensemble des échanges sexuels contre rétribution avec les hommes (que ce soit pour des cadeaux, la paix du ménage, une promotion, ou de l’argent). Cette approche permet de faire disparaître la rupture entre les femmes non-prostituées et les femmes prostituées, et de situer les une par rapports aux autres les différentes expériences de domination. Il apparaît donc vain de croire en l’abolition d’une part des échanges sexuels contre rétribution, si tous les autres restent inchangés.

Dans le prolongement de cette réflexion, certaines s’interrogent sur la division entre les femmes. Pour Gail Pheterson2 par exemple, ce qu’elle appelle le «stigmate de la pute» est un instrument de contrôle social, qui permet de ranger les femmes en deux catégories : d’un côté les femmes honorables, de l’autre les non-honorables, c’est la fameuse opposition entre la mère et la putain. Cela permet non seulement d’isoler les prostituées, mais aussi de maîtriser toutes les femmes, car il s’agit sans cesse pour elles de prouver qu’elles sont honorables. Ainsi, certaines libertés sont incompatibles avec l’honorabilité (l’autonomie sexuelle, la mobilité géographique, l’initiative économique, ou encore les prises de risques physiques)3. Cette division entre les femmes permet de mieux les contrôler. En brandissant le spectre de la femme immorale, le patriarcat oblige les femmes à rester à leur place, à ne pas contester, à ne pas se révolter; mieux encore, elles acceptent leur position subordonnée et se félicitent d’être respectées. A côté de cette menace symbolique, le système patriarcal peut faire preuve d’une violence réelle, dès lors que les femmes ne se soumettent pas à l’autorité. Combien de femmes violées ont dû prouver qu’elles ne l’avaient pas cherché ? (et que dire des femmes prostituées qui portent plainte pour viol ?) Une justice pour les femmes honnêtes, une autre pour celles qui sont considérées comme des putes. En acceptant ces catégories, c’est ce système que l’on cautionne. Le «stigmate de pute», et de manière plus générale la division entre les femmes est un outil nécessaire au patriarcat, et il s’agit bien, en tant que féministes, de ne pas le reproduire.

1 Paola Tabet, «Du don au tarif», Les Temps modernes, n° 490, 1987.
2 Gail Pheterson, The Prostitution prism, Amsterdam University Press, 1996.
3 Corinne Monnet, «Pour une autre perspective féministe de la prostitution», Femmes en Suisse, mai 2000.

Ce texte synthétise une conférence donnée à l’occasion de l’Assemblée générale de l’association Fleur de Pavé, à Lausanne en septembre 2001. L’auteur en remercie les membres pour leur collaboration et disponibilité.

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