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Forum: Dieu est mort, les hommes se rappellent

Comme Blake et Mortimer (dont Jean-Jacques Langendorf est un fan déclaré), les personnages principaux de La Nuit tombe, Dieu regarde sont tout à la fois des hommes d’action et des hommes de cabinet, des aventuriers et des érudits. Ainsi Friedrich von Hohberg, le héros qui traverse tout le roman, est un orientaliste reconnu de ses pairs – mais aussi de son gouvernement, qui l’envoie, en 1908, comme « agent-informateur » (autant dire comme espion) dans l’empire ottoman. Edouard Glaser, autre orientaliste évoqué dans le roman, a été illuminé dans son enfance par quelques phrases, dans la Bible, évoquant la reine de Saba. « C’était comme si, soudainement, ce mystérieux pays de Saba s’était trouvé devant moi, avec sa myrrhe, son encens, son or, ses chameaux, ses esclaves, ses palais et ses villes aux murs d’albâtre. » Et cela suffit, cette sorte d’hallucination, pour forger un destin : Glaser va simultanément apprendre les langues et s’endurcir physiquement afin de recueillir un jour, au Yemen, les restes ruinés des inscriptions témoignant du fabuleux royaume de Saba.
Le point commun de ces destins, c’est sans doute une certaine façon distraite d’être dans le monde, à distance du souci humain ordinaire. « Complots, intrigues, conciliabules, trahisons, revirements, coups fourrés, chausse-trappe » : toute cette passion, cette agitation, comment y croire en effet, dès lors que c’est l’amour pour la reine de Saba qui vous occupe exclusivement ?
Or, cette distance, faite d’amusement et de sympathie, c’est aussi celle qui convient aux vrais conteurs. Ainsi, dans La Nuit tombe, Dieu regarde, l’humaine comédie est rendue pour ainsi dire palpable grâce à l’extrême respect que le romancier porte au concret, avec ce que cela suppose de sens du détail mais aussi d’exactitude dans le choix des mots : rien de ce qu’évoque Langendorf n’est laissé à l’état d’esquisse ; chaque situation, chaque paysage captés au passage Ð et Dieu sait s’il y a des situations, des paysages, dans ce récit foisonnant ! Ð a droit à l’attention, à l’amour qui lui est nécessaire pour exister de façon suffisante. Quant à l’amusement, il s’imprime dans le livre lorsque le trait réaliste est appuyé un peu, et débouche sur la satire. Ainsi par exemple lors de l’évocation (mais je choisis entre beaucoup d’exemples possibles) d’un vieux Turc germanophile résidant au Yemen et vivant entouré d’un bric à brac d’objets hétéroclites Ð chopes de bière, bustes en plâtre de Schiller ou de Goethe, coucous de la Forêt-Noire Ð qui lui composent un décor à la mesure de sa passion.
Pourtant, ce roman qui ressuscite le monde de la Belle-Epoque, c’est aussi le roman qui en annonce la fin. La Nuit tombe, Dieu regarde s’articule autour d’une charnière Ð la Grande guerre Ð où tout bascule et change de face. Et c’est en s’inscrivant, tout en le renouvelant de façon très originale, dans un genre romanesque éprouvé Ð le roman de la Grande guerre Ð que Jean-Jacques Langendorf s’emploie à restituer cette charnière.
La guerre de 14-18 est usinière, radicalement inhumaine, elle périme l’héroïsme, les valeurs chevaleresques : tel est le constat répété du roman de la Grande guerre, qui est presque toujours un roman des tranchées. L’originalité du roman de Jean-Jacques Langendorf est de déplacer le théâtre des opérations : des tranchées vers la mer, et de l’Europe vers l’Asie Ð comme s’il fallait donner une ultime chance à la Grande guerre, et à l’héroïsme. N’y a-t-il pas en effet la réminiscence d’une guerre à dimension humaine dans l’épopée du croiseur Emden, un navire de guerre corsaire qui sillonne le Pacifique, aux premiers mois de la guerre, et coule de nombreux navires marchands ennemis ? Mais l’Emden, même s’il semble avoir l’agilité et la ruse de « ces uhlans qui s’aventurent loin sur les arrières ennemis, se dissimulant dans les forêts, profitant de l’obscurité » n’en participe pas moins, matériellement, de la guerre usinière ; il est le produit d’un monde artificiel, un assemblage de plaques de tôle ; son halètement régulier, ce n’est pas « la respiration d’un cheval au trot, mais le rythme des pistons, s’élevant et s’abaissant en fonction de strictes lois physiques et mécaniques ».
Bientôt, le croiseur sera coulé : dans la grande guerre inhumaine, l’Emden et ses rapines magnifiques n’auront constitué qu’un sursis provisoire. Le temps, désormais, n’est plus aux chevaliers, mais aux centurions, – à « la génération du fer et de l’acier qui s’est mise au service de machines gigantesques, qui broient et qui lacèrent ».
Qu’on ne s’y trompe pas pourtant : ce roman des temps passés est aussi un roman pour aujourd’hui, si l’on veut bien considérer, avec Friedrich von Hohberg, que le véritable progrès, c’est dans notre passé que nous le trouverons. Quand la nuit tombe, et que Dieu n’est plus là pour nous autoriser à être légers, c’est de la grande mémoire monumentale des hommes qu’une lumière peut-être surgira, dans les ténèbres. Jean Kaempfer

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