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Note de lecture: Prix Dentan : aux Prétendants, de Claude Darbellay

Le Prix Michel-Dentan 1999 a été remis le 22 avril dernier à Claude Darbellay pour Les Prétendants.

A première vue, les prétendants qui donnent leur titre au deuxième roman de Claude Darbellay ne prétendent à rien de particulièrement extraordinaire : ils veulent aller de l’« autre côté », dans un monde où tout, s’imaginent-ils, ne serait qu’« ordre et beauté ». Pourquoi donc ce rêve, qu’un tirage au sort permet à quelques-uns de tenter, serait-il prétentieux ? Ceux qui ont lu d’autres textes de Darbellay, L’Ile, par exemple, ou Le Ciel plié, connaissent la réponse. C’est parce que les sociétés oppressives que Darbellay invente de livre en livre sont sans dehors : à chaque fois, un usage strictement réglé du langage, une contrainte idéologique d’autant plus impérieuse qu’elle est doucereuse, font pénétrer jusque dans les moindres ramifications du tissu social le règne absolu du lieu commun, imposent partout l’empire écœurant du Même.

De l’humour noir à la drôlerie

Cet empire est particulièrement manifeste dans Les Prétendants, où la société rêvée par les aventuriers de l’idéal ne se distingue en rien, expérience faite, de la société qu’ils ont fuie. Ainsi, les dangers qu’ils ont affrontés, et ce désir qui les a animés, pendant leur errance dans le couloir obscur menant « de l’autre côté » Ð tout cela non seulement est vain, mais, pire encore, s’avère être une vaste manipulation dont les prétendants sont les acteurs malgré eux : entre les deux sociétés, des « accords patiemment négociés » existent en effet, qui règlent précisément la transhumance des prétendants, ainsi que leur utilité : ceux-ci servent à faire miroiter « la possibilité du bonheur » aux yeux des populations. Toute la belle énergie irrédentiste qui distingue les prétendants se retrouve asservie, finalement, à l’ordre social dont elle devait être la négation ?
Mais pour une fois Ð pour la première fois, à vrai dire, de manière aussi insistante dans l’œuvre de Darbellay Ð toutes les chances ne sont pas du côté de l’ordre, de l’oppression sinistre. Dans L’Ile par exemple, cet ordre faisait l’objet d’une description ethnologique impitoyable : pas d’intrigue, là, mais une suite de tableaux cliniques présentant des coutumes atroces. Avec Les Prétendants, le trait s’allège. Ainsi, la description des festivités pour l’anniversaire du gouverneur, qui occupe le centre du roman, suscite le sourire, parfois le ricanement, mais jamais elle ne fait froid dans le dos : après la vitrification de l’horreur, la satire du pouvoir ; la drôlerie a succédé à l’humour noir, attestant que l’étau de l’oppression s’est desserré.

Des figures secourables

Peut-être cela vient-il du fait que les opposants à l’ordre, dans Les Prétendants, ne sont pas livrés entièrement à eux-mêmes Ð comme l’était Tania, par exemple, l’héroïne du Ciel plié. Tania est une sorte de sœur moderne de Gervaise Macquart. Comme l’héroïne de L’Assommoir, elle tente d’échapper à un ordre qui la broie ; en vain, car le pire est toujours sûr. Or, tel n’est plus le cas du dernier roman de Claude Darbellay, où le prétendant dont le lecteur suit l’aventure est entouré de nombreuses figures amies. Ainsi, des femmes le secourent, et tombent amoureuses de lui, ou c’est un musicien qui l’aide à échapper à la traque dont il est l’objet et qui lui procure le moyen de repasser le couloir par lequel il était venu. Cette multiplication des figures secourables, autour du héros, fonde, à l’écart de la scène grotesque du pouvoir, une sorte de franc-maçonnerie où l’amour, la tendresse et la compassion font efficacement pièce au cynisme de l’ordre établi.

Presque un roman d’aventures

Or, c’est comme si ces foyers de chaleur humaine avaient réussi à réchauffer, non seulement les personnages qui se regroupent en cercle autour d’eux, mais le récit lui-même. Dans son avancée, l’œuvre de Claude Darbellay me paraît ainsi s’ouvrir progressivement vers ce qu’Yves Velan appelait un jour « la littérature bonnement consentie ». D’abord, avec L’Ile, une forme savante, escarpée, celle de la monographie ethnologique ; puis, avec le passage de la nouvelle au roman, dans Le Ciel plié, une forme efficace, dynamique, celle du roman noir ; enfin, avec Les Prétendants, l’acceptation d’une forme aimable, celle du roman d’aventures, qui renoue avec les plaisirs certains de nos premières lectures. Dans ce mouvement qui anime l’œuvre de Darbellay, la protestation de l’individu contre l’empire du Même n’a rien perdu de son tranchant. Mais cette protestation, c’est comme si elle faisait maintenant vœu de pauvreté, en acceptant de nouer des alliances filiales et fécondes avec les genres les plus simples, les plus humbles. Avec Les Prétendants, Claude Darbellay relève en somme le pari paradoxal de devenir un écrivain classique. Dans le trajet d’une œuvre rigoureuse et acérée, ce roman marque ainsi un moment de maturité et un tournant. Jean Kaempfer

Claude Darbellay, Les Prétendants, Zoé, 1998, Genève, 140 pages.

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