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Pierre Graber (1908-2003) : De la scission de 1939 aux Trente Glorieuses

Pierre Graber fut un professionnel de la politique.
Professionnel dans les deux sens du terme : occupé à plein temps et
aussi «pro», détenteur en quelque sorte d’une maîtrise fédérale. Dans
l’organisation verticale (commune, canton, Confédération) et dans
l’exercice des deux pouvoirs (législatif et exécutif), il a assumé
toutes les présidences possibles, sauf une, celle du Grand Conseil
vaudois, dont il fut pourtant vice-président et président programmé,
s’il n’eût été nommé (trop tôt) conseiller d’Etat.
Comme magistrat,
il fut un réalisateur dans cette période de croissance exceptionnelle
qu’on a baptisée les Trente Glorieuses (1950-1980). Il faudrait évoquer
Lausanne en surexpansion pendant l’Exposition nationale de 1964,
l’ambitieuse planification vaudoise, la première autoroute suisse
(Lausanne-Genève), la fédéralisation de l’EPUL, Lausanne disputant à
Rome les Jeux Olympiques d’été, etc. Ce n’était pas, dérive courante
des hommes de pouvoir, un mégalomane, mais il pensait avec conviction
que le propre de l’homme politique est d’oser voir grand. Dans ses
Mémoires, il en fait même un point de doctrine : «Il y aura toujours,
parmi la droite, des hommes incapables d’oser les investissements
commandés par une vue prospective de l’avenir et léguant à leurs
successeurs des réalisations étriquées, donc finalement plus
coûteuses.» (Mémoires et réflexions, p. 94. Ed. 24 heures, Lausanne,
1992) On a rappelé qu’il fut porté par la volonté d’atteindre le
dernier échelon du pouvoir. C’est vrai. Il en eut l’ambition, comme
d’autres. Mais jamais il ne se désintéressa des affaires locales et
régionales même lorsqu’il n’en fut plus responsable. Il surprenait par
une remarque ou un coup de téléphone à propos des transports
lausannois, ou du Crédit foncier, sans parler de l’analyse des
élections, de l’interprétation qu’il fallait en donner, branche
politique où il se révélait surdoué.

Petite et grande histoire
Autoritaire,
débatteur redoutable, pouvant verbalement frapper un contradicteur déjà
envoyé dans les cordes, Pierre Graber se sentait pourtant à l’aise dans
la diplomatie, dont on imagine les usages plus circonvenus. Il
professait que l’intérêt des rencontres en tête-à-tête tenait au
caractère direct des propos, franchise où il excellait, même si les
rapports étaient en public relatés sur un ton plus enveloppé et crypté.
Peut-être
passera-t-il dans l’histoire suisse comme signataire entre autres des
accords d’Helsinki, où les régimes totalitaires sénescents, dont l’URSS
brejnévienne, crurent obtenir, moyennant des déclarations démocratiques
purement verbales, un nouvel agrément international. En fait, le rôle
historique de Pierre Graber fut d’avoir conduit en Suisse romande la
rupture avec le stalinisme. On sait qu’en 1921, lorsque fut créée, sous
l’impulsion et les exigences de Lénine, la IIIe Internationale, très
peu de Romands firent scission, même s’ils étaient procommunistes.
Restée à l’intérieur du parti, l’extrême-gauche pouvait suivre Léon
Nicole qui était plus qu’un compagnon de route du stalinisme. En 1939,
il justifia publiquement le pacte germano-russe. Ce fut la rupture. Au
nom du comité directeur suisse, les socialistes romands (vaudois et
genevois plus particulièrement) furent invités à confirmer leur
conviction social-démocrate. Tous ne le firent pas, ou pas de suite.
Pierre Graber eut ainsi à reconstruire le parti vaudois, sous la
concurrence, à la fin de la guerre, d’un parti communiste (POP) recréé,
légal et fort du prestige de l’URSS résistante et victorieuse. Cette
reconstruction, Pierre Graber la mena avec autorité et brio.

Un socialisme original
Social-démocrate,
il était exposé au reproche stalinien de social-traîtrise. En réalité,
il était en mesure de donner un contenu original à son socialisme dans
le contexte de l’époque. Le canton de Vaud était totalement contrôlé et
noyauté par le parti radical. Le socialisme apparaissait dans ce régime
d’assiette au beurre comme un facteur de rénovation et d’indépendance.
Il était aussi en mesure d’influencer une politique de centre gauche
avec l’appui occasionnel des radicaux lausannois plus à gauche que le
parti cantonal ou même du PAI (devenu UDC), alors, parfois, frondeur.
Et surtout la croissance, celle des Trente Glorieuses, donnait du grain
à moudre en politique sociale, en investissements.
Dans sa position
forte de président du parti vaudois, entouré de quelques fidèles
choisis par lui, qu’il appelait sa garde rapprochée, Pierre Graber vit
entrer en socialisme une partie de la génération politiquement engagée
après la guerre. Son accueil était chaleureux, sans qu’il relâchât sa
surveillance des dissidents, des cryptos, des oppositionnels. La
majorité des fondateurs vaudois de Domaine Public firent ainsi, sous sa
présidence, leur apprentissage politique. Ils apprenaient l’efficacité,
après débat, de la discipline de groupe, ils s’efforçaient de défendre
leurs choix propres, de conquérir leur autonomie. Le Conseil communal
de Lausanne fut notamment le lieu de cette école. Au lancement de DP,
Pierre Graber manifesta d’abord sa méfiance : la peur de la Nouvelle
Gauche ! puis s’y abonna, nous fournissant parfois des renseignements
originaux, critiquant aussi certaines prises de position de DP, par
exemple sur le contrat de législature.
Il jouait un rôle de père
politique, par influence ou par réaction. Entre nous, nous l’appelions
affectueusement et ironiquement le Père éternel. Même les pères
éternels sont mortels.

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