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Point de vue: La Turquie est-elle soluble dans l’Union européenne ?

La Turquie sera-t-elle reconnue comme candidate à
l’Union européenne ? Mieux encore, le compte à rebours du processus
d’une adhésion négociée sera-t-il enclenché ? Il est vraisemblable qu’à
Copenhague les Quinze, sollicités instamment par Recep Tayyip Erdogan,
vainqueur des dernières élections, joueront, plus patte de velours que
jamais, au jeu du chat et de la souris. Ils ne diront pas «oui mais»,
ils diront, «oui, mais quand vous aurez ?». Valery Giscard d’Estaing a,
sans précaution diplomatique, mit fin à l’hypocrisie du non-dit. Au oui
conditionnel, il a opposé un non de principe. Le débat est enfin
ouvert. La question est simple : Qu’est-ce que l’Europe ? et si
l’Europe peut être définie, où sont ses limites, ses frontières,
physiques et spirituelles ?
Les réponses multiplient les référents.
M. Erdogan déclarait «nous sommes déjà européens puisque nous faisons
partie de l’OCDE, du Conseil de l’Europe, de l’OTAN». Il aurait pu
ajouter le vécu sportif des coupes européennes, la Turquie de l’UEFA !
D’autres ont évoqué l’importance des communautés turques intégrées dans
les pays européens, notamment en Allemagne, où l’interpénétration
aurait déjà eu lieu. Aux liens tissés, certains ajoutent, tel Michel
Rocard, des intérêts géostratégiques : les républiques turcophones
contrôlent la deuxième réserve de pétrole mondiale. La géopolitique
fait aussi de la Turquie laïque et musulmane un pays tampon entre
l’Occident et les terres de l’Islam. Pour d’autres la pratique de
valeurs reconnues, les droits de l’homme, la démocratie, la tolérance,
suffisent pour prétendre au passeport européen. Dans l’amorce du débat
tous ces critères sont mêlés comme des pinceaux. L’Europe qui s’est
prouvée en marchant, en se construisant peine à se définir
intellectuellement. Si son originalité est de réunir des tempéraments
nationaux extrêmement contrastés, où s’arrête ce pouvoir et cette
capacité agglutinante ? La géographie, l’histoire et les mœurs
sont-elles en mesure d’apporter une réponse ?

Géographie

L’Europe
a été définie comme le promontoire, le cap de l’Asie, d’où le flou, à
l’est, de sa démarcation ; mais cette délimitation incertaine concerne
plus l’Ukraine, la Pologne, la Moldavie que la Turquie. L’Europe est
faite de ses massifs alpins, de fleuves puissants qui y trouvent leur
source, de mers qui la découpent en dentelles côtières. Si la Turquie
participe au peuplement et au partage méditerranéens, ses fleuves sont
orientés vers le golfe persique, sa frontière est commune à la Syrie,
l’Irak et l’Iran. C’est un pays interface.
Ceux qui réfutent le
critère géographique ne le font pas pour des questions de délimitation,
mais pour des raisons de principe. La géographie évoque pour eux les
errements nationalistes, les interprétations sanglantes des frontières
naturelles, du Lebensraum, prétexte à la folie des guerres qui, avant
d’être mondiales, furent d’abord européennes. L’Union européenne
précisément a été le dépassement de l’absoluité des frontières, la
prise de conscience que les guerres nationales furent, en fait, des
guerres civiles. Mais, on peut répondre que la paix en Europe, après
des siècles d’affrontement, est d’abord fondée sur la conviction que
dans un espace commun s’est développée une civilisation commune.
L’abolition des frontières intereuropéennes ne signifie pas
l’effacement de tout rapport à un espace donné. Sans transposer à
l’échelle européenne les mythes barrèsiens sur le génie des lieux,
l’Europe ne peut pas se définir sans un rapport physique à un lieu de
civilisation.

Histoire

Par sa situation exceptionnelle de
pays carrefour, la Turquie est un des pays du monde le plus chargé
d’histoire. Les grandes civilisations, les grands conquérants s’y sont
succédé, y ont laissé leur marque, notamment la Grèce et Rome. Si l’on
veut voir, par exemple, ce qu’était un théâtre romain authentique, il
faut aller à Aspendos, donc en Turquie. Ce pays a participé à des
civilisations qui ont formé aussi notre propre histoire. C’est un de
ses liens forts avec l’Europe. L’empire ottoman, dans sa formidable
expansion du xive au xviie siècle, a conquis, à l’ouest, la Grèce et
les Balkans s’avançant jusqu’aux portes de Vienne, y laissant ses
marques que les guerres yougoslaves ont révélées. Le conflit avec la
Grèce s’apaise, lentement. Mais cette avancée de la paix – qu’il
convient de consolider à Chypre notamment – marque plus la fin d’un
affrontement que la prise de conscience que la guerre avec la Turquie
était une guerre fratricide. Sauf peut-être en Bosnie et au Kosovo
parce qu’on se trouve là dans un espace européen. On retrouve alors la
donnée géographique.

Mœurs

La laïcité de l’Etat turc est
constitutionnellement garantie, mais par un Conseil dominé par l’armée.
En fait l’européanisation de la Turquie, voulue par Atatürk a
partiellement échoué. La condition de la femme turque n’est pas celle
de la femme européenne, même si l’on sait que de la Suède à la Sicile
ou au Portugal les mœurs européennes ne sont pas uniformes. Celui qui
pénètre dans la Turquie profonde, comme le marcheur Bernard Olivier1,
sait et sent qu’il n’est pas en Europe, si cela peut être dit sans
prétention de supériorité, sans mépris ou exclusion sous-jacente, et
avec la réserve que les mœurs évoluent.

La panne diplomatique européenne

La
Turquie a, par sa demande d’adhésion, le mérite d’obliger l’Europe à se
définir, à distinguer ce qu’est l’alliance fondatrice, de ce que sont
les liens de collaboration avec ses grands voisins ou, pour reprendre
une distinction de l’ancienne Confédération, de dire qui est Etat
membre et qui est Etat associé. Au temps de l’EEE, Jacques Delors
imaginait que l’Europe puisse se développer en cercles, allant de
l’Union proprement dite, aux pays participant à une partie de l’acquis
communautaire, et enfin aux pays avec lesquels les liens sont
renforcés. Depuis seule la formule d’adhésion a été développée.
Pourtant que ce soit avec la Russie, la Turquie, le Maghreb, l’Europe
aurait à définir ses intérêts stratégiques. L’adhésion ne peut pas être
sa seule formule de collaboration. L’alliance n’est pas de même nature
que la diplomatie. Si cette distinction n’est pas faite l’Union, étant
la face politique de l’OTAN, risque de se dissoudre dans un réseau de
convenances stratégiques. Quant à la Turquie, elle mérite mieux que des
promesses dégoulinantes d’arrière-pensées. Les intérêts communs
pourraient être confirmés par un traité concret et sincère. Ce ne
serait pas l’éconduire, mais la respecter. ag

1Bernard Olivier, Longue marche, Edition Phébus, 2000.

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