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Note de lecture: La correspondance Philippe Jaccottet – Gustave Roud

L’échange épistolaire entre les deux poètes est le témoignage de leur parcours
commun. Il scande et nourrit leur écriture. Il paraît maintenant dans une édition critique.

Le temps d’une génération sépare Gustave Roud et Philippe Jaccottet. L’un publie ses premiers vers en 1915, première guerre mondiale, et le deuxième en 1942, quand de nuit bourdonnaient les avions anglais passant les Alpes pour aller bombarder Milan. Très vite cette différence d’âge et d’époque a été dépassée en une relation d’amitié respectueuse, pudique, mais sans réserve, faite du partage de valeurs communes. Trente-quatre ans de leur correspondance sont publiés (peu de lettres sont manquantes), dans une édition préparée par José-Flore Tappy qui a assuré non seulement une annotation utile, mais qui signe des présentations remarquables d’autorité et de distance critique.
Cette correspondance a comme première qualité d’être «écrite» : sur cinq cents pages, jamais de style relâché, coin de table. Pas de billets rapides, pas d’intrusion du monde extérieur, et ce n’est qu’exceptionnellement que Roud, écrivant une fois à l’Ecusson vaudois à Thierrens, est interrompu par un importun ou que Jaccottet à Grignan doit répondre prioritairement à une obligation de père de famille. Cette écriture jamais négligée se coule même dans les conventions du genre : s’excuser de n’avoir pas répondu plus vite, donner les dernières nouvelles, dire le temps qu’il fait.
Au-delà du convenu se lit comme une dialectique du maître et du disciple. Après les premiers échanges où, assez cérémonieusement, à l’initiative de Roud, les deux correspondants s’adressent l’un à l’autre, à l’allemande, en nommant leur patronyme, se donnant du «Cher Monsieur Jaccottet» et du «Cher Monsieur Roud», se décantent et s’affirment les valeurs qui les unissent, même si Jaccottet les exprime initialement à la fois avec sincérité et comme moyen de séduction.

Le signe sous l’apparence

D’abord, et ce sera une constante la vie durant, la capacité d’émotion à la lecture, à la découverte d’un poème. Une émotion semblable peut-être à celle que peut produire l’audition d’une œuvre musicale. Ce don de réceptivité, qui est l’autre face du don de créateur, va de pair avec une exigence forte de respect des mots, du refus de la démagogie ou de l’incontrôlé, du laisser-aller, et de la dictée par l’inconscient – même si cette intransigeance condamne du même coup des domaines poétiques fertiles comme le surréalisme. Puis vient l’expérience partagée de la nature, d’abord dans ses exercices pratiques : la marche dans les terres joratoises, toute une nuit jusqu’à l’aube où chante l’alouette et s’éclaire le merisier, ce cerisier sauvage. Cette pratique conduit non pas à une restitution descriptive, mais à une recherche d’un sens, d’un signe sous l’apparence. La langue française prompte à faire peser le soupçon de sentimentalisme sur le style Naturfreund se prête plus difficilement à cette transposition métaphorique (faut-il même risquer métaphysique ?) – d’où l’amour commun, chez Roud et Jaccottet, de la poésie allemande moins entachée de ce soupçon ; et la traduction, de Trakl à Hölderlin, tient dans la correspondance une grande place. Dans la dialectique du maître et du disciple, très vite Jaccottet affirme son indépendance, dès 1945, à vingt ans. Il sollicite, avant la publication aux Portes de France par Jean Cuttat de Trois poèmes aux démons, un texte de Roud pour le bulletin de souscription. Roud accepte et signe une invitation à lire amicale et de style mallarméen. Jaccottet remercie chaleureusement, tout en précisant qu’il s’est permis de corriger l’orthographe de «poème» que Roud écrit, comme souvent au XIXe, «poëme», ajoutant que si Cuttat trouve le texte un peu long «il pourra peut-être couper la deuxième partie».

L’autonomie et la douleur

Cette conquête d’autonomie, rapide, antérieure à la reconnaissance de Jaccottet par Paris, permet l’approfondissement sincère et direct de l’amitié commune jusqu’aux années où Roud, marqué par le deuil, la solitude, la souffrance physique, est encouragé à surmonter son silence par un Jaccottet à la fois ami et filial.
Qu’apprend-on sur les deux poètes qu’on ne sache pas ? Peu sur Roud, si souvent prisonnier des urgences, du courrier en retard, des besognes alimentaires, écrivant à la hâte, mais d’une écriture soignée toujours, avant que ne passe le tram (qui reliait autrefois Lausanne à Moudon) qu’il appelle le «tram-courrier».
Et sur Jaccottet ? On appréhende mieux son extraordinaire puissance de travail qui est la condition de son indépendance financière et de son refus de ne se consacrer à rien d’autre qu’à la création littéraire, la traduction étant une forme de création.
Ce qu’on découvre, c’est qu’à vingt ans déjà, il définit sa poétique. Dans une lettre (15 avril 1945), il écrit : «Il est des jours où je voudrais donner raison à ces signes ; de ces jours comme nous en donne le printemps cette année, quand le seul parfum des lilas et des glycines, porté par un souffle tiède, semble vraiment un appel. Mais qui nous dit que ce ne soit pas un mensonge ?». Et la lettre s’achève par «Mais l’Université recommence ; une fois de plus il faudra choisir». Le choix était, en réalité, déjà fait et suivi sans déviation, ce qui donne à son œuvre accomplie comme une dimension éthique. ag

Philippe Jaccottet Gustave Roud Correspondance 1942-1976. Edition établie, annotée et présenté par José-Flore Tappy. Gallimard 2002.

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