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Peinture: Collection Jean Planque, destin d’un Vaudois

Le Musée de l’Hermitage, à Lausanne, présente un ensemble d’œuvres de peinture contemporaine classique, où dominent des créations fortes de Dubuffet et Picasso. C’est la collection d’un particulier. En terme de marché, seul un multimillionnaire pouvait s’offrir de tels tableaux. Or ils ont été réunis, une vie durant, par un Vaudois pauvre, d’une famille de paysans du pied du Jura où chaque sou comptait, où chaque objet avait son prix. La collection a donc une double signification : celle des œuvres prises pour elles-mêmes et celle, exceptionnelle, du destin d’un homme. Quand Jean Planque, à la fin de sa vie, est revenu vivre au pays de son enfance, à La Sarraz, au pied du promontoire du château, lié aussi au 20e siècle à l’histoire de l’architecture moderne, sa vie hors norme était immédiatement perceptible dans l’appartement modeste. Un trois-quatre pièces qu’il occupait dans une maison de style, où les œuvres et les chef-d’œuvre, tout ce qui remplit les quatre étages, salles et couloirs de l’Hermitage, se serraient sur les parois disponibles, au point que dans un petit couloir, plutôt obscur, vous découvriez deux Rouault et un superbe Odilon Redon et que dans la pièce modeste sur laquelle on débouchait, ensuite, après avoir admiré les œuvres accrochées, restait à découvrir, au sol, posées sur la tranche et empilées, d’autres pièces précieuses, demeurant là, faute de parois disponibles. Alors que tant de musées nous offrent des cimaises si totalement aseptisées immunisant les œuvres contre toute signification extérieure à elles-mêmes, l’appartement-musée de Jean Planque tissait un réseau, le collectionneur sachant comment elles avaient été acquises ou données, pourquoi elles étaient là. Et les citations des cahiers de Jean Planque, que l’on lira dans le catalogue remarquable dû à Florian Rodari, prouvent qu’elles n’étaient pas acquises une fois pour toutes, donc classées, mais vécues, redécouvertes, source d’émotions constantes, ce que vivaient ceux qui eurent le privilège d’entendre Jean Planque les présenter.
On rappellera que Jean Planque, après s’être fait remarquer par des galeristes en des circonstances exceptionnelles de hasard objectif, mais aussi pour son « œil », son instinct décelant dans le tout-venant des productions, l’œuvre vraie, devint le courtier de Beyeler, achetant pour lui à Paris, non pas des peintres encore inconnus, mais des artistes déjà cotés. Le succès et son sens de l’amitié lui ont permis soit d’acquérir lui-même soit de recevoir des dons.
Quand on fait le parcours complet de la collection, on est frappé par une sorte de tension entre la place de premier rang conférée à Dubuffet et dans une certaine mesure à Picasso et les choix, plus intimes, en quelque sorte, allant de Bonnard à Nicolas de Sta‘l. Dubuffet volontariste, imprévisible, agressif séduisait Planque par ses qualités intellectuelles et sa capacité de rompre avec le déjà fait, le déjà créé. Peintre lui-même, tourmenté par l’inaboutissement de ses propres créations, Planque puisait dans l’exemple de Dubuffet une force morale : la remise en cause comme vertu. Mais il était, d’un autre côté, spontanément séduit par la peinture plus chargée d’émotion, qui peut être perceptible même dans les œuvres abstraites. Cette tension entre les choix de volonté et les choix de cœur est comme le fil conducteur de la collection.
Jean Planque avait, avec son canton, des rapports mélangés. C’est à Paris qu’il a fait sa carrière et ses relations d’affaires et d’amitié aussi étaient bâloises. Mais par son enfance et quelques-uns de ses domiciles, Ouchy,( où il a connu Cingria et Lelo Fiaux) Morges, La Sarraz, il était attaché à ce pays. Plus concrètement, on citera cet épisode. Il tombe un jour chez Bossardet (vendeuse de livres d’occasion, célèbre pour toute une génération de potaches qui s’y ravitaillaient en livres bon marché ou qui y revendaient, par nécessité d’argent de poche, quelques livres que des examens réussis permettaient de solder ; la maison Bossardet en retrait de la rue de la Madeleine fut démolie pour donner accès à la petite place Auberjonois), donc Planque découvrit chez Bossardet un tableau non signé que, qualité de son œil, il attribua à Auberjonois. Sollicité, le peintre reconnut une de ses œuvres et l’authentifia. Une telle aventure, en un lieu tel, tisse des liens d’appartenance. Aujourd’hui hommage est rendu à Jean Planque, mais personne ne sait si son canton acceptera d’offrir à cette œuvre unique de collectionneur un réceptacle digne d’elle. ag

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