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Sociopsychanalyse: La pomme empoisonnée de la société sorcière

La maladie dite de la « vache folle » révèle l’évolution de notre inconscient collectif et ses dérives régressives. Gérard Mendel, il y a trente ans, nous y rendait attentifs. Retour en arrière et confirmation.

A quoi sert d’écrire, rassurant, qu’il ne s’agit que d’une nouvelle maladie qui appelle pour être maîtrisée des mesures sanitaires et vétérinaires contrôlées ? Qui écoute ceux qui, relativisant, recensent les morts provoquées par la route, le tabac, l’alcool, alors que la nouvelle variante de la maladie de Creutzfeld-Jakob n’a fait à ce jour en Suisse aucune victime ? A l’évidence parler raison ne guérit pas une psychose.
La « vache folle », la formule en elle-même n’a rien d’innocent. C’est de quartiers de bœuf (au masculin) qu’il est question, et pourtant la vache (au féminin) symbolise la maladie. En France, au numéro vert mis en place, un grand nombre de ceux qui téléphonent veulent savoir si le lait peut transmettre les prions. L’histoire des mythologies et des religions révèle la charge dans l’imaginaire profond de la vache nourricière et allaitante. S’il ne s’agissait que de viande, l’homme qui, dans les temps préhistoriques, a appris à être carnivore mais à ne plus être charognard dominerait ses peurs, mais si c’est la vache dont le sein est empoisonné, dans les profondeurs de l’imago, quelque chose de sensible est touché : la mère devient sorcière.

Retour à Gérard Mendel

L’histoire de DP est assez longue pour permettre des examens d’étape. En 1970, dans un article qui fut remarqué (mais pour des raisons politiciennes), j’avais fait une large place aux thèses de Gérard Mendel, qui rejoignaient et étoffaient nos propres réflexions. Il s’intitulait : « Aux menaces d’une société hypertechnique et gaveuse, quelles réponses ? Une nouvelle religiosité ou un nouvel athéisme politique ? » (DP 9.11.1969).
En bref, il fallait constater avec Mendel l’affaiblissement de l’autorité de type patriarcal, que ce soit dans les relations familiales, dans l’école, dans certains rapports sociaux, dans les Eglises mêmes. De Gaulle survivant de justesse et pour peu de temps à mai 1968 symbolisait cette transition. Mais la société de consommation ne fournissait pas de nouveaux repères : les applications nouvelles et inouïes de la science étaient perçues souvent comme magiques. L’abondance de l’offre consommable (même si tous n’étaient pas servis) apparaissait, pour la première fois dans l’histoire, comme gavante. Mendel (et nous) en tirait la conclusion que l’affaiblissement de la « protection » de l’image du père et la
« générosité » redoutable de l’image de la mère gavante, mais capable d’être aussi la mauvaise mère étouffante, castratrice, vengeresse, sorcière, que ce nouveau positionnement pouvait provoquer des attitudes ou réactionnaires (retrouver l’image du père fort, de l’autorité identitaire) ou régressives dans des formes nouvelles de religiosité. « Pour que ne resurgisse pas, une fois l’ogre vaincu, une société-sorcière », nous préconisions un renforcement du politique touchant la mise en place d’une nouvelle pédagogie, le logement soustrait au profit, l’organisation des droits des travailleurs sur les lieux du travail, etc. Conquérir de nouvelles libertés contre les formes toujours menaçantes de la régression.

Trente ans après

Loin de se trouver dépassées, les analyses de Mendel se voient, aujourd’hui, confirmées ou renforcées. Les nostalgiques du retour à l’autorité patriarcale sont à l’œuvre. C’est chez nous de manière évidente le fonds de commerce du blochérisme et de la réaction romande. Les peurs devant une nature vengeresse, surexploitée par le productivisme à tout crin, (tempêtes, inondations, nourriture empoisonnée, rapports sexuels pouvant être mortels, etc.) échappent à la maîtrise rationnelle et déclenchent des psychoses collectives. En remède, la conquête et l’exercice de nouvelles libertés, n’est pas évidente. Mendel qui, dès 1981, s’inscrivit comme un déçu du mitterandisme qui croyait par un programme étatique « changer la vie » échoue lui-même dans la généralisation des groupes d’analyse institutionnelle chargés dans les relations de travail de dégager, de mettre à jour les rapports de pouvoir. Son influence est pourtant perceptible sur toute une génération qui rêva d’être autogestionnaire et de manière plus directe sur les théories de l’éducation.

Aujourd’hui

Le choix, en l’an 2000, n’a pas changé : régression ou nouvelles libertés. Deux approches concrètes.
On a vu, en quelques années, déferler sur les entreprises et le secteur public des consultants de toute nature, pas simplement chargés d’une réorganisation, mais distillant un faux savoir sur l’utilisation des ressources humaines, et toujours dans le sens d’un renforcement du pouvoir hiérarchique, qui organise les plans de carrière, qui distribue, après entretien, les qualifications, les suppléments dus au mérite quand ce n’est pas, comme dans les banques, d’incroyables bonus. En revanche ont presque disparu les analyses des relations de travail par groupe, posant les questions simples : qui décide réellement de quoi ? qui exerce réellement un pouvoir et à quel usage ? Ni les syndicats, ni les pouvoirs publics de gauche n’ont revendiqué avec succès ou accordé ces nouveaux droits.
De même, le débat sur l’école a été faussé par les réactionnaires qui confondent l’argument d’autorité avec l’autorité. Ce qui est en jeu, c’est une meilleure socialisation de l’enfant dans une société moins structurée et individualiste. Il ne s’agit de renoncer ni à la transmission des savoirs, ni au respect des règles communes, mais de permettre à l’enfant, de manière active, de faire l’apprentissage, de reconstruire des vérités, soumises au contrôle des faits et qui dépassent la seule confrontation des opinions.

En perspective

La vache folle et sa psychose, c’est une leçon de politique. J’entendais Martine Aubry, au soir du congrès du parti socialiste français à Grenoble, annoncer un nouveau programme pour
« changer la vie ». Mais de nouvelles mesures législatives si précieuses qu’elles soient pour limiter l’exclusion et promouvoir plus de solidarité n’y suffiront pas. Les nouvelles libertés, que ce soit sur les lieux de travail ou à l’école ou dans les institutions, doivent créer une clarification de l’exercice du pouvoir, une socialisation qui refoule les pulsions de l’imaginaire profond, qui corrige l’individualisme contemporain sans capacité de résistance et de réponse. Sans cette mise en perspective, le politique ne retrouvera pas son rang. ag

Gérard Mendel

Nombreux sont ceux qui ont été influencés par les ouvrages de sociopsychanalyse de Gérard Mendel, notamment La Révolte contre le père ou La Crise des générations, édités par Payot, alors encore en mains lausannoises.
Pour suivre l’itinéraire de ce praticien-chercheur, souvent snobé par les faiseurs de réputation parce qu’il ne suivait pas les cursus politiques, médiatiques et académiques, on lira avec intérêt son « autohistoire d’une œuvre ». Gérard Mendel Le vouloir de création, éditions de l’Aube, 1999.

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