Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste du 31 octobre 1963 au 24 juin 2021
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Après 58 ans, Domaine Public a cessé de paraître. Ce site ne publiera plus de nouveaux articles et est en cours de transformation pour présenter l'histoire et les archives du journal.

La parole à tout le monde

DP, N° 889, 7 janvier 1988

Il y a quelques années, sur le modèle d’une décision du parti socialiste suisse qui avait passablement agacé Domaine Public, le parti socialiste genevois demandait à ses membres d’énoncer leurs préférences pour le choix des initiatives populaires à venir. Les résultats furent des plus compliqués à interpréter concrètement, mais le cœur de mon sujet est ailleurs.

Tout empreint de la louable volonté d’associer ses cotisants à la bonne marche de ses entreprises, le PSG retournait complètement la pratique jusque là suivie: les instances dirigeantes, plus ou moins élargies, élaboraient un programme, le soumettaient à leurs assemblées qui le discutaient, l’amendaient et finalement l’approuvaient. Le document ainsi légitimé devenait référence, tant pour les majorités qui l’avaient voté que pour les minorités qui le combattaient.

Sans doute cette pratique était-elle devenue illisible, ou inadéquate à la nouvelle sociologie du parti, rajeunie, diversifiée professionnellement et plus insoumise culturellement. Mais le renversement portait une conséquence symbolique majeure sur la vie du PSG: la «base» était investie d’un pouvoir qu’elle n’avait pas eu jusqu’alors tandis que les cadres étaient partiellement désinvestis du leur. Les cadres, c’était le programme, la responsabilité de la dispute sur la «ligne», la réflexion intellectuelle et politique sur les grandes tendances socio-économiques autour desquelles le parti avait à se positionner. 

Domaine Public ne s’est jamais situé dans les activités directes du parti socialiste, dont il était entièrement indépendant. Mais le journal appartenait à la culture d’élaboration intellectuelle socialiste, cherchant à comprendre les grands enjeux de la politique nationale pour éclairer autant que possible les citoyens proches ou adhérents du milieu socialiste.

Éclairer consistait alors à dévoiler ce qui était caché par des administrations ou des groupes dirigeants avares d’informations. À décrypter le jargon bureaucratique. À expliquer le pourquoi des décisions publiques, le comment des décisions économiques, et à en anticiper les conséquences. 

Ce travail bénévole, effectué par des auteurs bien introduits dans les affaires publiques, répondait à un besoin de transparence et de débat quand ni la transparence ni le débat public n’étaient le fort de la culture politique nationale et cantonale.

Les choses ont changé avec la désaffiliation des médias helvétiques de leurs origines politiques, la publication d’enquêtes de plus en plus nombreuses finançables par la publicité commerciale – ou par la redevance s’agissant de la radio et de la télévision en expansion – puis avec la généralisation de l’Internet et plus encore avec l’arrivée des réseaux sociaux. Une forme de savoir et de comprendre qui avait été l’apanage des cadres a été mise à la portée sinon de tout le monde, du moins d’un beaucoup plus grand nombre. La parole politique s’est émancipée de toute autorité, chacun la prend, chacun se sent le droit de la prendre, hors des rôles qui l’ont longtemps canalisée et surveillée.

La multiplication des initiatives populaires en est l’un des effets. Dans la décennie 1961-1971, il y en a sept, notamment sur l’équipement de l’armée en armes atomiques et la première sur «l’emprise étrangère», les deux rejetées. Quand cet article est écrit, en ce mois de juin 2021, il y en a neuf au stade de la récolte des signatures, cinq en suspens devant le Conseil fédéral, huit en suspens devant le parlement et deux étant passées en votation le 13 du mois de juin. 

L’information nourrit la demande de participation. Elle est partout, bonne ou mauvaise, éclairée ou pas, juste et fausse. La génération DP, qui ne se représentait pas elle-même comme productrice d’un média envers et contre tout, mais comme une éclaireuse par nécessité, a cessé de se sentir nécessaire. Elle ne s’est pas donné de successeur parce qu’elle a pris conscience du fait que la nécessité avait changé de lieu et de forme. Elle a fait ce qu’elle a jugé indispensable de faire en son temps et pour son temps.

Les générations d’aujourd’hui font leur chemin politique dans une masse de sources, d’opinions, d’humeurs, de chiffres, de commentaires, de messages et d’images qui font conversation, sinon débat. DP a contribué au mouvement de désenclavement de l’information politique. D’autres répondront aux nouveaux besoins que ce désenclavement ne manque pas de susciter.

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/39112 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/39112

Thématiques

Accueil

Auteures / Auteurs

Les articles

Les publications

Le Kiosque

À propos de DP