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Les arts engloutis dans le tout virtuel

Certaines œuvres numériques peuvent atteindre des dizaines de millions de dollars. Prendre acte d’une évolution

Photo Ars Eletronica
Photo Ars Eletronica (licence CC)

Arts numériques. L’expression ne comporte-t-elle pas une contradiction dans les termes ? Le caractère unique de la création artistique est-il compatible avec la multiplicité infinie de la numérisation ? 

Le miracle tient à la «blockchain», cette combinaison originale et inimitable de signes qui désigne une exclusivité. Née dans les années 1990, cette technologie est désormais en usage généralisé dans les administrations publiques comme dans les entreprises.

Dans le domaine privé, la chaîne de blocs, qui s’allonge à chaque opération, assure la sécurité des données identifiant un actif numérique, qui lui-même peut avoir la forme d’un item de jeu vidéo, d’un patrimoine immobilier ou d’un objet de valeur – une œuvre d’art, par exemple.

Des jetons uniques au monde

Dans ce genre de cas, le dispositif blockchain peut se compléter par l’émission d’un NFT (Non Fongible Token), jeton irréductible à tout autre dans le monde, attestant l’identité de son détenteur. Le NFT est par définition non convertible en une monnaie en circulation, ce qui devrait exclure toute acquisition à des fins purement spéculatives.

Après que certains artistes, japonais notamment, aient eux-mêmes proposé leurs œuvres numériques en les «jetonnant», les maisons de ventes s’y sont mises à leur tour. 

En deux semaines d’enchères virtuelles organisées par Christie’s, en mars dernier, l’artiste américain Beeple, de son vrai nom Mike Winkelmann, a rejoint le duo des artistes vivants les mieux payés du monde, Jeff Koons et David Hockney. Son immense assemblage numérique intitulé Everydays, composé de 5 000 dessins et animations réalisés à raison d’un par jour pendant plus de 13 ans, a été vendu au prix record de 69,3 millions de dollars. 

Pour acquit et en guise de titre de propriété, l’acheteur a reçu un simple jeton NFT, plus précisément «une ligne de code renvoyant à une œuvre virtuelle dont l’authenticité et la traçabilité sont garanties grâce à la technologie blockchain».

Autre record significatif enregistré par la même vente, la première d’une œuvre entièrement numérique organisée par une grande maison d’enchères: 22 millions d’internautes ont suivi les dernières minutes qui ont précédé l’adjudication.

Collectionneurs sans collection

Cette fameuse vente de mars dernier, désormais reconnue comme une marque dans l’histoire du marché de l’art, a révélé l’émergence d’une nouvelle génération de collectionneurs: celle qui est «habituée à ne rien tenir en main et à évoluer dans un univers virtuel»

Parmi les enchérisseurs de la fameuse œuvre de Beeple, 90 % sont nés après 1981 et 91 % n’avaient jamais enchéri chez Christie’s. Sans même y penser, ils en ont fini avec les tourments liés aux supports qui se dégradent, aux ports francs toujours suspects, aux sociétés de surveillance, aux risques de vol ou de vandalisme.

Les arts numériques, s’ils bénéficient incontestablement d’un effet de mode, représentent bien davantage qu’une tocade et vont sans doute s’installer sur le marché. Les «œuvres NFT» font l’objet d’un battage promotionnel intense qui déborde le domaine des arts pour atteindre les sports, les styles de vie ou le tatouage. Au royaume proliférant des cryptomonnaies, les jetons NFT semblent dominer par leur sobriété et une certaine rigueur.

Dépense d’énergie et risque de spéculation

Et pourtant, des critiques se font entendre. La mise en œuvre de la blockchain s’avère gravement énergivore, comme il fallait s’y attendre de la part d’un système décentralisé qui multiplie les flux d’information «tous ménages» au fur et à mesure des opérations faites par chacun des détenteurs. 

Cet immense gaspillage lié aux NFT est délibérément poursuivi au nom de la sécurité: il est impossible de forcer simultanément tous les ordinateurs contenant des données qui changent continuellement. 

L’avenir dira si les jetons NFT peuvent faire totalement barrière à la spéculation dont les cryptomonnaies, bitcoin en tête, peuvent faire l’objet. On sait les manipulations de cours manifestes auxquelles se livre un Elon Musk, le patron de Tesla, qui utilise Twitter pour spéculer tour à tour à la hausse et à la baisse, en prenant prétexte des ravages du bitcoin pour l’environnement.

En Suisse aussi

Outre l’une ou l’autre maison pratiquant la vente aux enchères, les NFT et le crypto-art se font progressivement une place sur le marché suisse. Une galerie présente à Zoug, Elementum.art, exploite une plateforme offrant 6 000 pièces signées par 49 artistes domiciliés dans 19 pays différents. En février dernier, cette galerie a vendu une vidéo pour la jolie somme de 6,6 millions de dollars. 

Lancées en 2017, les ventes NFT sur le marché suisse ont atteint les 42 millions de dollars au cours de la première année. En 2020, ces mêmes ventes s’élevaient à 338 millions de dollars, selon les estimations de Non-Fungible.com.

Ainsi va le monde des arts numériques, dont l’essor est de toute évidence appelé à se poursuivre. Sans se prononcer sur la qualité des œuvres, il faut résolument prendre acte d’une évolution qui va de pair avec le développement de la digitalisation et la naissance d’activités créant des valeurs autres que celles dont le marché de l’art est coutumier.

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