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L’enfer des réfugiés de Lesbos ne concerne pas la Suisse

Face à la catastrophe humanitaire du camp de Moria, le principe de solidarité helvétique est brandi en termes flous et la Suisse ne fait rien

L’incendie qui a ravagé le camp de Moria sur l’île grecque de Lesbos, le 8 septembre 2020, a braqué les projecteurs sur la situation intolérable des plus de 12 000 réfugiés qui y sont parqués, parmi lesquels 4 000 mineurs. Conditions sanitaires déplorables, surpopulation, attente interminable, une situation infernale dénoncée par le Haut commissariat aux réfugiés bien avant ce sinistre. De berceau de l’épicurisme qu’elle fut, l’île est devenue un véritable enfer humanitaire.

En Suisse également, des voix en ont appelé à plus de solidarité avec ces personnes bloquées en mer Égée et sans perspective d’avenir. Une motion déposée en mars 2020 demandait au Conseil fédéral d’utiliser toutes les capacités d’accueil des centres fédéraux et cantonaux. Dans sa réponse, le gouvernement suit un schéma que l’on retrouvera dans toutes ses réactions ultérieures. 

Tout d’abord l’expression de sa grande préoccupation et la garantie qu’il suit le dossier de très près. Ensuite la priorité mise sur l’aide sur place et la nécessité d’une action européenne commune. Quant à un possible accueil, le Conseil fédéral mentionne les 22 mineurs acceptés au nom du regroupement familial. Mais il n’est pas question d’aller plus loin. Il s’agit de maintenir des capacités pour faire face à une évolution rapide des demandes d’asile. Et surtout, en période de pandémie, on ne peut occuper pleinement les centres sous peine de mettre en danger la santé des requérants déjà présents.

Vingt MNA, c’est tout

En juin 2020, le Conseil national adopte à l’unanimité – moins les voix de l’UDC – une motion de sa commission des institutions politiques. La demande reste à un niveau de généralité tel – engagement de la Suisse au niveau européen pour améliorer la situation sur place et parvenir à une répartition plus équilibrée des réfugiés – que le gouvernement s’y rallie.

L’incendie du 8 septembre augmente la pression sur le Conseil fédéral. Les huit principales villes du pays, le canton des Grisons et de nombreuses communes se déclarent prêts à accueillir des résidents de Lesbos. Un millier d’habitants et 18 organisations enjoignent la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter d’agir rapidement. En vain. 

Grâce à la loi sur la transparence, l’hebdomadaire Wochenzeitung a pu consulter des documents internes à l’administration et décrire comment le département de justice et police (DFJP) a systématiquement fermé la porte de l’accueil. Dans l’immédiat, le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) se hâte de dresser l’inventaire de toutes les aides apportées sur place au cours des dernières années. Il donne aussi le ton: «L’admission de migrants en provenance de Moria n’est pas à l’ordre du jour».

Pourtant la cheffe du DFJP fait un petit geste. Elle répond positivement à la demande de l’Allemagne, qui préside alors l’Union européenne, de se joindre aux États disposés à agir: la Suisse est prête à accueillir 20 mineurs non accompagnés. Par contre c’est non pour des familles et des réfugiés reconnus comme tels. 

KKS évite d’aborder le sujet dans les médias. Dans son unique intervention publique sur le sujet, elle insiste sur l’aide sur place, sur le rôle prioritaire de l’Union européenne et sur l’impossibilité juridique pour les villes d’admettre des migrants. À noter que cette dernière remarque est hors de propos: jamais les villes n’ont demandé à bénéficier des compétences de la Confédération en matière d’asile; elles ont tout simplement demandé à cette dernière de les exercer, elles-mêmes étant prêtes à participer à leur mise en œuvre.

Il faut pourtant calmer ces municipalités dont les offres de places contrecarrent la position restrictive du DFJP. Le 16 septembre, KKS rencontre les représentants de l’Union des villes et de l’Association des communes suisses. La déclaration finale, visiblement rédigée avant la séance, provoque l’ire des villes suisses qui n’y voient pas le reflet de leur position. La semaine suivante, c’est au tour des grandes villes d’être reçues par le SEM.

Pas un pas

Pour son chef, Mario Gattiker, le «désastre humanitaire» sur les îles grecques n’a rien à voir avec la situation en Syrie et en Libye. Pour ces deux pays, la Suisse participe aux programmes de réinstallation en accueillant annuellement quelques centaines de réfugiés. 

Quant à Lesbos, c’est d’abord l’affaire de la Grèce et de l’Union européenne. Gattiker promet pour le premier trimestre 2021 une étude sur les voies légales d’accueil complémentaires. Une livraison maintenant annoncée pour le deuxième semestre.

KKS et le DFJP pratiquent avec efficacité la tactique de l’enlisement: faire semblant d’entrer en matière sans jamais aborder le vif du sujet, répéter à l’envi les grands principes en se gardant bien de les appliquer concrètement. Aussi lorsque le Conseil fédéral et le parlement rejettent unanimement – à l’exception de l’UDC – les motions de Roberto Quadri et Martina Bircher – strict refus d’accueillir quiconque en provenance des camps grecs – ne font-ils pas un pas en direction d’une solidarité tant proclamée dans son principe.

Les enfants et les adolescents de Moria attendront donc encore, prostrés ou agressifs, insomniaques ou même pour certains tentés par le suicide, comme en témoigne une psychologue de Médecins sans frontières, active dans ce camp depuis cinq ans. Les décideurs politiques européens portent une lourde responsabilité, conclut-elle. Donc la Suisse également.

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