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Vaccins, un poids deux mesures

L’urgence de la lutte contre le Covid-19 ne semble pas entrer dans les comptes de certains. Les vaccins ne relèvent-ils pas du bien commun ?

Photo Phillip Jeffrey
Photo Phillip Jeffrey (licence CC)

En novembre dernier, les pays membres du G20 ont promis de ne reculer «devant aucun effort pour assurer l’accès abordable et équitable de tous» aux vaccins, tests et traitements contre le Covid-19. Si la pandémie a suscité des gestes de solidarité interétatiques, tel par exemple le transfert transfrontalier de patients, le nationalisme sanitaire a jusqu’à présent largement dominé. Ruée dans le désordre sur les précommandes de vaccin, interdiction d’exporter du matériel sanitaire, refus d’Israël, très en pointe dans la couverture vaccinale de sa population, de fournir des doses aux médecins de la Cisjordanie.

Le Gavi, une organisation internationale qui promeut la vaccination des enfants contre les maladies infectieuses, a mis en place en juin 2020 le Covax, un mécanisme de financement devant permettre l’accès au vaccin à 92 pays à faible et moyen revenu. Ce fonds alimenté par des donateurs (États, OMS, UNICEF, Banque mondiale, fournisseurs de vaccins, fondation Bill et Melinda Gates notamment) a réuni plus de deux milliards de dollars, mais il en faudrait encore cinq pour faire face aux besoins. À noter que les États-Unis et la Russie ne participent pas à cette action.

Détenir 50 % pour 13 %…

Parallèlement, les pays riches se sont réservé des dizaines de millions de doses. Cette année, ils disposeront de plus de 50 % de la production globale, alors qu’ils n’abritent que 13 % de la population mondiale. Si la Suisse envisage d’immuniser les trois quarts de ses habitants d’ici l’été, Oxfam estime qu’une telle couverture dans les pays les plus pauvres ne sera possible qu’à l’horizon 2024. 

Ce retard dans l’accès aux vaccins pose un problème sanitaire: seule une vaccination globale est à même de maîtriser une pandémie. Un problème économique également, car ces pays vont connaître une grave récession qui entraînera des flux migratoires, une chute des investissements et un endettement accru.

On peut certes espérer à brefs délai l’homologation de nouveaux vaccins. Mais les capacités de production sont aujourd’hui trop restreintes pour faire face aux besoins. Or certains pays parmi les plus pauvres sont en mesure techniquement d’augmenter substantiellement l’offre. Encore faudrait-il assouplir la protection des brevets. 

Un accord de l’OMC signé en 1995 prévoit déjà cet assouplissement en cas d’urgence nationale liée à une catastrophe sanitaire. Cependant, la procédure se révèle trop lourde pour mettre rapidement à disposition les quantités nécessaires. L’Inde et l’Afrique du Sud ont donc proposé la levée des patentes pour la durée de la pandémie. Mais les pays riches, Suisse comprise, s’y sont opposés, donnant la priorité aux intérêts de leurs champions nationaux pharmaceutiques.

Cette suspension temporaire de la propriété intellectuelle serait pourtant justifiée. Face à la gravité de la pandémie, les vaccins relèvent du bien commun. Et ce d’autant plus que les collectivités publiques ont assumé l’essentiel des coûts de la recherche et des phases précliniques et cliniques. 

Le profit, ma foi

Dans ces conditions, il n’est pas question que l’urgence de la lutte contre le Covid-19 autorise des profits exagérés. Or la plus grande opacité règne sur les contrats liant les États et les entreprises pharmaceutiques. La confidentialité serait justifiée par le secret des affaires et la volonté des pouvoirs publics de ne pas affaiblir leur position de négociation. 

La ministre belge du budget a publié par méprise sur son compte Twitter le détail des montants négociés pour six vaccins précommandés, information effacée depuis: de 1,90 franc suisse la dose d’AstraZeneca à 15,90 francs pour celle de Moderna. Le niveau des prix s’avère particulièrement important pour l’accès au vaccin des pays pauvres. Quand on sait l’importance du financement public, l’argument classique des pharmas pour qui des prix bas freinent l’innovation est tout simplement indécent.

À ce titre, le mécanisme économique prévalant dans ce secteur mérite d’être analysé de près. La plupart des innovations ne proviennent pas des géants de la pharmacie, mais de petites entreprises de biotechnologie. Ces dernières travaillent parfois des années sans engranger aucun revenu. Les sociétés de capital-risque assurent leur financement dans l’attente d’un retour sur investissement garanti par le prix du produit et/ou la valorisation boursière de l’entreprise. Elles vendent alors leurs parts, en particulier aux multinationales qui épargnent ainsi les coûts et les risques de recherche et de développement.

Ce modèle n’offre pas les conditions nécessaires pour des soins accessibles au plus grand nombre. Avant de penser à une étatisation du secteur, l’application plus stricte des règles en vigueur permettrait déjà d’améliorer la situation (DP 2172). Notamment l’utilisation plus intensive de la flexibilité prévue par les accords de l’OMC et, pour la Suisse, la priorité à sa tradition humanitaire si souvent rappelée plutôt qu’aux intérêts de ses pharmas.

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