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Salles de cinéma à bout de souffle ?

Netflix produit des films de cinéma diffusés via sa chaîne VOD, mais le home-cinema n’assassinera pas forcément les salles

Photo Daniel Briot
Photo Daniel Briot (licence CC)

Netflix a produit le film Mank de David Fincher. Cette réalisation sort en cette fin d’année 2020, à grand renfort de publicité et en exclusivité pour les abonnés de sa plateforme de streaming. Le réalisateur est immensément connu, le premier rôle est interprété par Gary Oldman et, tout aussi attractive, l’histoire raconte l’écriture par Herman J. Mankiewicz du scénario de Citizen Kane, réalisé par Orson Welles, film phare s’il en est. Mais Mank ne sortira pas en salle.

Question de format

Que voit-on sur notre écran domiciliaire ? Deux bandes horizontales noires en haut et en bas de l’écran; une profondeur de champ avec d’innombrables personnages peu visibles; une image en noir et blanc qui a l’air superbe, mais qui se trouve quelque peu dégradée par un format qui n’est pas du tout conçu pour un écran de télévision, d’ordinateur ou de tablette.

Netflix a donc produit un pur film de cinéma de haut niveau – que l’on peut aimer ou non, là n’est pas la question, mais qui est destiné à n’être jamais diffusé sur grand écran – sauf exception dans le cadre de festivals ou dans des salles indépendantes qui peuvent passer des contrats avec la chaîne de video on demand (VOD). L’exemple de Mank montre à quel point l’industrie du cinéma à Hollywood marche sur la tête et se perd dans des stratégies tortueuses incompréhensibles pour les non-initiés.

Il serait facile de dire que finalement ce n’est pas notre problème; nous avons un cinéma européen très actif et de grande qualité; nous pouvons très bien nous en contenter et, après tout, ces intrigues californiennes qui se déroulent à quelque 12 000 km ne nous concernent pas.

Écrasant impact made in USA

Or oui, nous en subissons l’impact. En Suisse, le poids du cinéma américain est écrasant. Parmi les trente films qui ont obtenu le plus grand nombre d’entrées en 2019, vingt-six provenaient d’outre-Atlantique, un de France, un de Grande-Bretagne et deux de Suisse (Zwingli de Stefan Haupt et Bruno Manser de Niklaus Hilber).

En outre, le cinéma des films d’auteur ou provenant de petits pays à la grande tradition cinématographique comme l’Iran, la Corée du Sud ou le Danemark ne peut exister sur nos écrans – si ce n’est lors de projections dans les festivals ou les cinémas indépendants – que si les salles de cinéma gagnent de l’argent. Or la rentabilité dépend exclusivement des films fabriqués à Los Angeles. Si les plateformes Internet se substituent à la salle en visant uniquement le gain financier, le cinéma d’auteur et celui des petits pays disparaissent.

Avec la fermeture des salles provoquée par la Covid-19, la situation actuelle est incertaine et les grands studios se montrent très hésitants. Warner, notamment, a décidé de diffuser ses films simultanément en salle et sur la plateforme HBO Max, mais en 2021, uniquement. Les mauvaises langues rappellent cependant que Warner et HBO Max – qui ne se porte pas très bien – ont tous deux le même propriétaire, AT&T. Ceci expliquant cela. 

Il est, de plus, devenu habituel de dire que le cinéma en salle vit ses dernières années et que l’avenir appartient aux films visionnés en streaming, sur nos home-cinema. Et si la vérité était ailleurs et que loin de se projeter dans un avenir purement VOD, les grands studios de Hollywood et les plateformes indépendantes visaient le développement des salles ? 

Il est tout de même étrange que Netflix finance de vrais films de cinéma que seuls quelques privilégiés peuvent voir sur grand écran, tels Roma de Alfonso Cuaron ou The Irishman de Martin Scorcese, pour les diffuser ensuite exclusivement en streaming. À cette aune, il serait certainement beaucoup plus rentable pour Netflix de produire des séries télévisées.

Fin de l’ère Paramount Decree

L’origine et l’explication de tous ces mouvements étranges se situent peut-être en 1948, avec ce qu’on appelle le Décret Paramount. Cet arrêt de la Cour suprême des États-Unis a interdit à la Paramount, et par voie de conséquence aux autres studios, d’à la fois produire, distribuer et exploiter les films. Autrement dit, cette décision rendait impossible toute intégration verticale.

Les entreprises qui distribuent les films et celles qui exploitent les salles de cinéma doivent être totalement indépendantes des producteurs. Le progrès technique a rendu cet arrêt obsolète. Lorsque Netflix produit des contenus et les exploite sur sa plateforme, il réalise bel et bien une intégration verticale. En août 2020, sur demande du Département de la justice, un juge fédéral de New York a aboli le Décret Paramount

Les fermetures liées au coronavirus rendent la situation difficile pour les grands exploitants des réseaux de salles de cinéma aux États-Unis, comme AMC ou Regal – qui appartient à l’opérateur anglais Cineworld. Mais avec la fin du Décret Paramount, les entreprises comme Netflix ou Disney se retrouvent probablement sur la ligne de départ pour racheter des salles et y diffuser leurs productions. Une opération qui risque de s’avérer délicate.

Le Décret Paramount ne représente probablement pas le seul obstacle juridique. La législation antitrust est, comme on le sait, très dense aux États-Unis, où les études d’avocats ont de belles perspectives d’honoraires devant elles. 

Toutefois, parions que Netflix et les autres sociétés de production diffuseront bientôt leur catalogue aux États-Unis dans des cinémas qui leur appartiendront. En Europe – tant que ces géants ne s’offrent pas eux-mêmes des salles, de prestige par exemple – les distributeurs paieront le prix fort pour montrer ces films en salle, à côté de l’exploitation bon marché en streaming.

Autant dire que le cinéma sur grand écran est loin de disparaître, mais son avenir se joue effectivement de l’autre côté de l’Atlantique.

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