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Portrait de l’auteur en saltimbanque

Une lecture des réflexions de Jérôme Meizoz sur la place et le rôle de l’artiste dans nos sociétés libérales

Photo Margot Mood
Photo Margot Mood (licence CC)

Pour commencer, une anecdote personnelle. Si le titre du dernier livre de Jérôme Meizoz – Faire l’auteur en régime néo-libéral. Rudiments de marketing littéraire – m’a particulièrement accrochée, c’est que je suis encore sous le coup d’une divine surprise, celle d’avoir entendu, il y a quelques années lors d’une conversation publique, une journaliste accueillir un écrivain romand par ces mots : «Qu’est-ce que vous avez mangé ce matin au petit-déjeuner ?» 

Frappée de stupeur, j’ai ainsi découvert que le contenu de l’estomac d’un écrivain faisait désormais partie intégrante de son œuvre. Et je me suis dit qu’il avait dû se passer quelque chose dans le monde de la littérature alors que j’avais le dos tourné…

À la suite d’essais, dont La Littérature en personne, Scène médiatique et formes d’incarnation (Genève, Slatkine, 2016), Jérôme Meizoz reprend, élargit et approfondit sa réflexion sur ce qu’il faut bien appeler un fait de société : l’évolution actuelle du rôle de l’écrivain, et partant celui des artistes en général. 

Le corps de l’artiste

Ces derniers ne sont plus considérés seulement comme des producteurs d’art, mais aussi comme des managers de leur propre carrière. Ils se font promoteurs et acteurs de leurs œuvres auprès d’un public toujours plus avide de présence et désireux d’assister à des «performances» où s’incarne l’être physique de l’artiste. Marketing et littérature : le couple est campé.

Scandé par de savoureuses citations d’Éric Chevillard, le propos de Meizoz se développe chronologiquement. Il démarre avec l’utilisation médiatique d’écrivains faisant déjà partie d’une archive : Chessex, Grobéty, Bouvier. Cette exploitation demeure en gros le fait des médias classiques, radio, télévision. Le critique en vient aux dernières manifestations de l’art contemporain : vidéo, installations, performances qui sollicitent le corps même de l’artiste, dont Meizoz souligne l’impact sur la littérature actuelle. En bref, l’intérêt du marché, qui rejoint ici celui du public, «s’est déplacé de l’œuvre vers la personne de l’artiste».

L’essai oppose deux «postures» adoptées par les créateurs : écrire pour le marché et écrire dans le marché. On peut y adjoindre une autre catégorie: écrire hors du marché, comme un Jean-Marc Lovay (voir le chapitre «Une trajectoire de refus»).

Déclin de la bibliodiversité

Écrire pour le marché implique de se soumettre à ses décrets et demandes : formatage des textes, scénarios imposés, acceptation d’interviews, tournages de documentaires, lectures publiques, dédicaces, etc. L’exemple choisi par Meizoz est sans surprise le phénomène Joël Dicker. 

Écrire dans le marché implique la reconnaissance de structures imposées, à l’intérieur desquelles l’auteur déploie une invention et un imaginaire qui n’ont été ni prévus ni sollicités par le marché. Noëlle Revaz et son roman L’Infini livre (2014), satire du monde du livre – éditeurs et lecteurs – en sont une bonne illustration. Elle écrit dans le marché en inventant une langue et des formes nouvelles pour mieux le dénoncer.

Meizoz rappelle que, depuis l’avènement de la grande presse au XIXe siècle, le roman-feuilleton remplit déjà toutes les conditions de l’«écriture pour le marché». Le phénomène n’est donc pas nouveau, dira-t-on. Oui mais, argumente l’auteur, il n’était et n’est resté qu’un des aspects de l’ensemble littéraire jusqu’à nos jours, coexistant avec des œuvres originales et exigeantes, de formes et de contenus très divers. Aujourd’hui, on assiste à un monopole inquiétant du genre «roman», au détriment d’autres genres, en particulier de la poésie. Se produit ce que Meizoz appelle «le déclin alarmant de la bibliodiversité»

Il est à craindre que, désormais, le corps de l’écrivain, réduit au métier de romancier, fasse partie intégrante de son œuvre ; qu’il soit devenu, à proprement parler, saltimbanque : celui qui a sauté sur l’estrade (saltare in banco) pour ne plus en redescendre.

Jérôme Meizoz, Faire l’auteur en régime néo-libéral. Rudiments de marketing littéraire, Genève, Slatkine Érudition, 2020.

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