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Le droit sacré au blasphème et quelques autres baudruches

Questions de valeurs et affaire de récit, une réflexion sur les symboles et ce qu’ils agitent

Photo Thomas Quine
Photo Thomas Quine (licence CC)

À l’occasion de l’ouverture du procès dit de Charlie Hebdo, quelques principes bien sentis ont été rappelés publiquement. Au premier rang desquels, avant la condamnation du terrorisme et le droit à la liberté d’expression ou à la satire, figure le «droit au blasphème».

C’est un principe qui, dans un état laïc, peut sembler aller de soi. La religion étant une affaire purement privée, les convictions religieuses n’ont en aucun cas à primer sur la liberté d’expression, bien suprême de la collectivité civique. Le problème est que c’est faux. 

D’abord le fait qu’un comportement n’est pas puni n’en fait pas automatiquement un droit de principe. La liberté d’expression, ensuite, si elle ne peut pas, en France, être limitée au nom de la protection de la foi, elle peut l’être pour d’autres raisons pas si différentes. Y sont ainsi interdits l’outrage aux symboles nationaux, la négation d’un génocide et, depuis 2016, celui d’un crime contre l’humanité.

La comparaison entre répression du blasphème et du négationnisme est souvent contestée au motif que ce dernier vise des faits avérés, tandis que les croyances religieuses seraient de l’ordre de l’opinion. Admettons. Mais cela n’explique rien: la véracité d’un fait historique ne le rend pas en soi digne de protection. En règle générale, l’histoire est allègrement malmenée au nom d’idéaux divers sans que les tribunaux, et c’est fort heureux, y aient à redire. Ce qui justifie la pénalisation du négationnisme, en France comme en Suisse et dans de nombreux pays européens, c’est bien une opinion. Celle selon laquelle certains crimes, tout particulièrement la Shoah, représentent, par leur caractère abominable, le fondement inversé de valeurs qui définissent notre civilisation. La négation de ces crimes constitue donc une tentative de s’affranchir de ces valeurs.

De la mort à l’amende

Mais tandis que dans l’Europe d’avant la Révolution française, comme aujourd’hui encore dans des pays comme le Pakistan, l’Arabie saoudite ou l’Iran, les blasphémateurs risquent la mort, les négationnistes s’exposent au maximum à une peine de prison modérée, le plus souvent avec sursis ou à une amende. 

C’est uniquement cette dernière sanction qui menace «celui qui, publiquement et de façon vile, aura offensé ou bafoué les convictions d’autrui en matière de croyance, en particulier de croyance en Dieu, ou aura profané les objets de la vénération religieuse». C’est-à-dire qui aura proféré ce qu’on appelait naguère un blasphème.

Cette sévérité différentielle n’intéresse pas que les contrevenants. Elle signale clairement qu’on ne parle pas de la même chose. L’interdit contre lequel les Lumières et la Révolution ont conquis ce que deux présidents français, le précédent et l’actuel, ont revendiqué ces derniers jours comme le droit de blasphémer avait – et a toujours là où il subsiste – pour fonction de fonder absolument le pouvoir politique dans le religieux. 

Cet interdit faisait couple, dans la monarchie française, avec un autre crime, également puni d’une mort ignominieuse, celui de lèse-majesté. L’expression dans un tel système ne peut pas être libre sans menacer tout l’édifice des lois, puisque celui-ci repose sur l’exigence d’une adhésion inconditionnelle à une vérité supérieure. Lever un tel interdit libère, c’est incontestable.

La répression du négationnisme reste une mesure d’encadrement d’un discours public en principe libre, tout comme celle qui punit dans plusieurs pays européens comme en Suisse l’atteinte aux sentiments religieux d’autrui. Il ne s’agit pas d’imposer le respect de valeurs sacrées dont la violation pourrait mettre la collectivité en danger, mais d’en protéger une sorte de survivance: le sentiment du sacré ou la mémoire des victimes et de leurs descendants. Le droit suisse souligne cette proximité en faisant se suivre les deux dispositions au sein du chapitre consacré aux délits contre la paix publique.

Les statues en otages

Car c’est bien cette dernière qui est jeu. Tant la mémoire que les convictions religieuses sont choses ultra-sensibles, tout particulièrement aujourd’hui. Les conflits autour des secondes rejaillissent régulièrement dans des controverses médiatiques, dans des manifs «pour tous», notamment, voire dans des attentats dont l’extrémisme islamique est un abondant pourvoyeur mais pas le seul. Ces temps, les débats mémoriels visent avant tout les statues.

Cela suscite une émotion forte, signe peut-être que les sociétés laïques ne sont pas immunisées contre le sentiment du blasphème. Cette émotion est souvent rapportée au fait que déboulonner les statues reviendrait à nier ou à réécrire l’histoire. C’est, encore une fois, faux. 

L’histoire s’écrit à coup de statues érigées et déboulonnées comme des tas d’autres choses souvent hélas plus sanglantes. Une statue ne dit pas l’histoire. C’est une option sur la mémoire que les générations sur lesquelles cette option a été prise demeurent en principe libres de refuser. Toute la question étant de se mettre d’accord.

Au bout du compte, on en revient toujours là. Pas tant à une question de valeurs ou de principes qu’à une affaire de récit. Qui doit écrire le nôtre ? Ceux pour lesquels Winston Churchill, dont des statues ont été récemment malmenées, est l’homme sans la ténacité duquel l’histoire de la liberté en Europe se serait écrite et peut-être terminée différemment ? Ou ceux qui se rappellent qu’il était aussi un impérialiste imbu d’un sentiment de supériorité européenne qui l’a amené non seulement à traiter les races supposées inférieures avec un mépris ordurier, mais à préconiser à leur égard des méthodes injustifiables ?

Identité, un mot dangereux

C’est bien sûr le type de débat qui peut déboucher, entre gens intelligents, sur l’élaboration d’un récit partagé, où les affrontements sont reconnus et dépassés, comme l’est aujourd’hui celui des guerres de religion qui ont longtemps ensanglanté l’Europe ou, plus remarquable, celui qui amène, moins d’un siècle après la fin d’un des conflits les plus meurtriers de l’histoire, à considérer ensemble que Winston Churchill était un héros et, surtout, la Shoah le crime des crimes. Y parvenir n’est pas seulement une question de bonne volonté. C’est également affaire de rapports de force et surtout de lassitude face au coût exorbitant de l’obstination identitaire.

Le mot est lâché. Identité, «un mot dangereux», disait l’historien britannique Tony Judt. Qui «n’a pas d’usages contemporains respectables». Aujourd’hui, il est à la mode. Pas seulement ici. La décision récente du président turc Recep Tayyip Erdogan de retransformer la basilique Sainte-Sophie en mosquée, en plus d’une manœuvre politicienne dont il n’est pas sûr qu’elle ait fourni les résultats espérés, est, nul ne s’y trompe, une proclamation identitaire. Soit l’affirmation d’un récit hégémonique basé sur la négation des interactions et des dettes dont l’histoire est tissée. Pour qui aurait eu un doute, le responsable des Affaires religieuses l’a levé en dirigeant la première prière tenue dans l’ex-musée une épée à la main.

Face à ce genre de pantalonnade, affirmer hautement le droit au blasphème peut inspirer un sentiment de supériorité. Ou simplement rassurer. Sur le plan strictement pratique, les dispositions protégeant les sentiments religieux, récemment abrogées par quelques États européens ou laissées en désuétude par d’autres, sont-elles de nature à éviter l’exacerbation des conflits ? Ou constituent-elles des entraves désormais dépassées à la liberté d’expression ? 

Il est difficile de trancher, notamment en raison du très petit nombre de cas récents. Mais le risque est grand qu’en proclamant haut et fort qu’il ne saurait être question de recourir à ces dispositions, on ne fasse pas grand-chose d’autre que d’agiter un drapeau rouge, fort semblable finalement à celui brandi par le nouveau sultan turc.

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