Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Pour ne manquer aucun article

Recevez la newsletter gratuite de Domaine Public.

Maldéveloppement genevois: un malaise structurel

Le Département cantonal du territoire invite la population à dialoguer sur le développement de Genève. Une première contribution à ce débat

Photo Patrick Nouhailler

Le malaise à propos du développement de Genève ne date pas d’aujourd’hui. Les enjeux principaux restent les mêmes depuis les années 1950 et se manifestent par une double crise des transports et du logement.

Une crise endémique du transport

La forte densité automobile, dès les années 1930, a rapidement tourné en idéologie pro-voitures. Cette idéologie, longtemps partagée par une grande majorité de la classe dirigeante économique et politique, a bloqué durant des décennies tout développement significatif de la mobilité douce et des transports publics. 

Pire, elle a conduit, durant les Trente Glorieuses, à démanteler pratiquement la totalité d’un réseau de trams de 125 km, performant et comportant cinq lignes transfrontalières. Alors que Bâle, Berne et Zurich maintenaient et modernisaient leur réseau. La reconquête, depuis une trentaine d’années, est lente et demeure incomplète; le redéploiement de la mobilité douce et des transports publics reste encore bien en-deçà des besoins.

Et celle, tout aussi endémique, du logement

La politique de développement de Genève, autour d’activités économiques, scientifiques, politiques et humanitaires internationales, menée depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, correspond certes à une facette de l’identité et de la vocation de la cité. Mais au lieu de s’orienter sur des priorités claires, elle est devenue rapidement «attrape-tout» et a créé un appel d’air puissant, en termes d’activités et d’emplois localisés sur le territoire genevois, dépassant largement la capacité d’accueil du parc immobilier. 

Actuellement, le canton de Genève offre environ 390 000 emplois (correspondant à quelque 320 000 emplois plein temps), mais la population active du territoire n’est que de 240 000 personnes ! 

Même l’installation dans les territoires voisins, essentiellement en France, de ces 150 000 personnes travaillant à Genève sans y résider n’a pas pu réduire la pression sur le marché du logement, où la pénurie règne depuis les années 1950, du moins dans les catégories de prix accessibles aux ménages à budget modeste. Les mêmes distorsions se manifestent dans les territoires limitrophes, les prix du foncier devenant hors de portée des résidents.

La création de «cités satellites» entre les années 1950 et 1970 dans la couronne suburbaine de la rive gauche – Meyrin, Vernier, Onex, Lancy et Carouge – a constitué une première réponse. Et depuis, on a beaucoup construit, même si d’aucuns auraient voulu faire davantage. 

Il n’empêche: l’offre de logements, quel que soit son dynamisme, semble condamnée à rester désespérément en retrait sur la demande. Genève étouffe d’avoir trop bien «réussi». En même temps, ce développement en fait un peu un colosse aux pieds d’argile, car très dépendant des mouvements d’humeur du monde.

Nervosité croissante

Force est de constater l’échec d’un demi-siècle de fuite en avant. Les crises endémiques du transport et du logement pèsent fortement sur la qualité de vie de la population, sur son budget-temps et son budget financier. Les chantiers permanents et les énervements quotidiens créent une ambiance peu conviviale; on ressent une nervosité croissante. 

Où veut-on encore construire ces logements tant réclamés? En zone agricole, qui représente 40 % du territoire et dont on redécouvre depuis une vingtaine d’années la légitimité et les mérites à l’heure du «manger local», à l’aune de la loi sur la promotion de l’agriculture genevoise? Cette production ne représente que 10 à 20 % de l’alimentation de la population et encore, une partie appréciable est exportée hors du canton. Mais c’est déjà ça. 

En zone de forêts, soit 10 % du territoire ? Pas envisageable en la forme légale et très mauvaise idée quant au fond. Continuer à alimenter l’habitat dispersé en France voisine et sa conséquence, les embouteillages permanents ? 

Restent les zones à bâtir, urbaines et d’habitat individuel – d’où l’appel quasiment incantatoire à leur densification. À moins que l’on s’attaque aux nombreux bureaux vides en lançant un vaste programme de transformation en logements ? Mais seule une partie d’entre eux serait adaptable pour l’habitat.

Densifier, mais jusqu’où ?

Cette densification, qui peut dans de nombreux cas s’avérer de bonne qualité, ingénieuse et même propice à la qualité de vie des habitants, ne pourra pas se poursuivre sur la durée. Il y aura peu à peu un sentiment d’étouffement, de surdensité, que ne pourra pas surmonter le bâtisseur le plus créatif. 

Et à l’heure où il est impératif – la crise de la Covid-19 nous le rappelle – de retrouver des équilibres avec la nature, la biodiversité s’invite avec force dans le débat: nous avons désormais à partager notre espace avec les espèces – animales et végétales – qui forment la trame de la vie… Tout comme il nous faut aller vers l’économie circulaire ou l’autonomie énergétique, notions qui soulignent le devoir de chaque territoire à assurer les bases de son développement.

Sortir de la politique de l’attrape-tout

De manière plus générale, est-il normal, judicieux, souhaitable, que les campagnes européennes se vident toujours plus, pour que les sols cultivés retournent en friche ou soient jetés en pâture à cet agrobusiness qui agresse autant notre santé que celle de la Terre ? Est-ce une bonne chose que les villes croissent toujours plus? 

L’idéologie de la concentration des populations sur les villes demande à être au moins questionnée. Et avant de les faire croître en quantité, ne faudrait-il pas assurer la qualité des villes? 

Genève est là aussi un bon exemple, avec ses fortes disparités de conditions, situations et revenus: des milliers de clandestins et sans-papiers – pourtant au service (illégalement s’entend) durant des années par d’employeurs helvétiques peu scrupuleux – qui sans leur cabas alimentaire hebdomadaire n’auraient rien ? 

Ces working poor qui peinent à joindre les deux bouts dans une ville parmi les plus chères du monde? Ces richesses insolentes dans certains secteurs qui vont souvent de pair avec une grande indifférence. Avant de voir toujours plus grand, de célébrer le fait d’avoir dépassé, avec le Grand Genève, le million d’habitants, ne faudrait-il pas assurer justice et équité pour tous sur l’ensemble du territoire ? 

Choisir la résilience

De manière plus spécifique à Genève, quels types d’activité veut-on prioriser, promouvoir ? Genève héberge à la fois l’humanitaire et le trading, de nombreuses sociétés agissant globalement, un des sièges de l’ONU et de ses agences. Il est temps d’ajouter au pilier mondialiste, sans pour autant le renier ou l’affaiblir (si ce n’est veiller à la moralisation des actions des traders et multinationales), un pilier plus local. 

La Covid-19 a rappelé le bien-fondé d’une certaine résilience aux influences et turbulences globales, non pas dans le sens d’un repli sur soi, mais bien d’une relocalisation solidaire.

Dans ce contexte, il convient de se fixer quatre objectifs:

    • une réécriture du concept économique genevois sur la base de la recherche d’un meilleur équilibre entre activités exogènes et endogènes;
    • une véritable concertation transfrontalière sur les enjeux économiques et d’aménagement, le Grand Genève étant pensé comme un ensemble et non comme une juxtaposition de concepts territoriaux spécifiques;
    • une subordination de tout nouveau développement quantitatif à l’existence d’une desserte efficace et crédible par les transports publics et les formes de mobilité douce;
    • une planification de trames et espaces verts compris comme une infrastructure écologique à assurer sur tout le territoire du Genevois.

Le discours officiel ne peut plus se contenter de répéter qu’il est salutaire, juste et bon de densifier toujours davantage. Car cette densification tant portée aux nues ne peut pas tenir lieu de vision durable ni d’un projet de société. Au contraire, son invocation permanente ne fait que mettre en évidence l’absence d’une vraie stratégie d’avenir.

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/37157 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/37157
Faire un don

Tous les auteur-e-s des articles sont bénévoles, tout est gratuit pour les lectrices et lecteurs... Mais il y a tout de même des coûts de production et de développement, financés par vos dons. Merci de votre générosité!

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP