Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Pour ne manquer aucun article

Recevez la newsletter gratuite de Domaine Public.

Télétravail: miroir aux alouettes

L’essor du télétravail dû au Covid-19, un prétexte pour flexibiliser les horaires de travail?

katieslusarski
Photo katieslusarski (licence CC)

Face à la crise économique provoquée par le coronavirus, certains partisans de la dérégulation se sentent pousser des ailes, en particulier en matière de conditions de travail.

Certains ne font pas dans la dentelle, comme l’USAM, qui a publié des revendications tout droit tirées d’un manifeste ultralibéral et que l’Inde, qui abolit la protection des travailleurs au prétexte de la crise causée par la pandémie, ne renierait pas: blocage des salaires et prolongation des horaires de travail. D’autres sont plus subtiles. 

Ainsi, la droite vaudoise, PLR et UDC, exige une extension des horaires d’ouverture des commerces, notamment au prétexte de diluer l’affluence. Le directeur de la Fédération romande des entreprises prétend, lui, que l’interdiction du travail du dimanche «ne correspond plus aux besoins des employeurs et des employés», notamment en raison de l’essor du télétravail. 

Quant à la droite du parlement fédéral (PLR, UDC, vert’libéraux et PDC) elle a déposé diverses initiatives parlementaires (notamment Graber) pour assouplir les limites journalières du temps de travail ou supprimer l’obligation de saisir ce dernier. 

Ces diverses propositions pourraient générer des horaires comprenant jusqu’à 17 heures quotidiennes, des semaines de 67 heures et pousser les salariés à faire des heures supplémentaires ni payées ni compensées (c’est en tout cas ce qu’a provoqué le «temps de travail fondé sur la confiance» dans le secteur bancaire).

Mauvais calcul

Tous ces projets reposent sur deux types d’arguments. Premièrement, relancer l’économie. Deuxièmement, favoriser le télétravail et les formes de travail flexibles dont les salariés seraient friands et dont ils «auraient besoin».

Le premier argument est facile à démonter. Baisser la protection des travailleurs et flexibiliser le droit du travail ne relance pas l’économie et ne favorise pas l’emploi. Ceux qui ont tenté de démontrer un lien de cause à effet entre droit du travail flexible et bas taux de chômage ont toujours échoué. Péjorer les conditions de travail finit plutôt par baisser le rendement des entreprises concernées, qui subissent les affres d’un personnel stressé, d’un fort taux de roulement et d’une motivation en berne. 

C’est aussi le cas des rendements boursiers, alors que la doctrine dominante de la «shareholder value» tend plutôt à pousser les entreprises cotées à mettre leur personnel sous pression dans le but de maximiser les bénéfices à verser aux actionnaires (à ce sujet, voir par exemple, The Good Job Strategy ou le mouvement des Zèbres).

En ce qui concerne les horaires d’ouverture des commerces, on constate aussi que les libéralisations – notamment en matière d’ouvertures dominicales – ne créent pas d’emplois. En effet, les consommateurs n’ont pas plus d’argent à dépenser parce que les plages horaires pendant lesquelles ils peuvent les dépenser sont plus longues. 

En outre, flexibiliser les horaires à tendance à accélérer la mort des petits commerces au profit des grandes surfaces, alors qu’elles emploient moins de personnel à surface de vente égale. Il est d’ailleurs bizarre que l’USAM, qui prétend défendre les PME, emboîte le pas de cette revendication des grandes surfaces.

L’argument de la flexibilisation des horaires pour mieux tenir compte des nouvelles habitudes des travailleurs, notamment de leurs responsabilités familiales et de l’essor du télétravail, est plus insidieux. Ainsi, ce n’est pas par hasard que le directeur de la FER fait le lien entre télétravail et travail dominical.

Le tout corvéable

On voit bien que les milieux patronaux tentent de profiter de la popularité grandissante (et justifiée) du télétravail pour faire passer des revendications qui n’ont en réalité rien à voir avec lui. 

Selon ces milieux, si les travailleurs peuvent désormais travailler plus facilement depuis chez eux, pourquoi ne devraient-ils pas pouvoir le faire à n’importe quelle heure, le soir après le coucher des enfants – «vite, répondre à quelques mails», voire même le dimanche, «comme ça, tout sera prêt pour lundi»?

Or cette «nouvelle façon de travailler», prônée notamment par le PLR lors de la dernière campagne électorale, n’est pas une flexibilité favorable aux salariés, même si c’est ainsi qu’on nous la vend. C’est plutôt un facteur de stress supplémentaire, une augmentation de la charge de travail et une bonne excuse pour éviter aux employeurs d’empoigner les vrais problèmes de surcharge de travail.

En effet, s’ils peuvent compter sur des salariés prêts à travailler n’importe quand depuis chez eux, les employeurs n’ont plus besoin d’organiser le travail de manière à ce qu’il soit supportable, par exemple en diminuant les flux de courriels, en ménageant des temps sans sollicitations incessantes ou en faisant respecter le droit à la déconnexion. 

Ils n’ont plus besoin non plus de se soucier de la compatibilité entre famille et vie professionnelle, car leurs employés pourront, au cours d’une même journée, s’occuper de leurs enfants, mais aussi être à leur service grâce au télétravail et à des horaires étendus.

Quoi qu’il en soit, étendre les horaires de travail, même sans augmenter le nombre d’heures effectivement travaillées, ne pourra avoir comme effet que d’augmenter le stress, ne serait-ce qu’à cause du passage incessant d’une activité à une autre, sans vraies coupures pour se consacrer à sa famille, à ses loisirs, bref à se ressourcer et se reposer. 

L’emprise croissante du travail sur la vie non professionnelle augmentera aussi le stress au travail et en dehors. Au final, la santé des travailleurs en prendra un coup – de même que les primes d’assurance-maladie.

Il s’agira donc d’être particulièrement vigilant au cours des prochains mois. Ni les causes de la pandémie ni le soutien à l’essor du télétravail ne sauraient en effet justifier que toutes et tous travaillent beaucoup plus, sur de plus longues périodes, en étant plus stressés et en ayant moins de temps à consacrer à la vie hors travail.

Cela dit, l’étude de gfs.bern commandée par le syndicat Syndicom sur le télétravail pendant la pandémie montre que, malgré une législation que certains considèrent comme pas assez flexible pour favoriser l’essor du télétravail, la grande majorité des travailleurs concernés s’en déclare satisfaite. Favoriser l’essor du télétravail ne passera donc pas par un chamboulement des règles en matière d’horaires de travail.

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/36800 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/36800
Faire un don

Tous les auteur-e-s des articles sont bénévoles, tout est gratuit pour les lectrices et lecteurs... Mais il y a tout de même des coûts de production et de développement, financés par vos dons. Merci de votre générosité!

Thématiques

En relation

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP