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Géopolitique et pandémies

Et si la futurologie de la Central Intelligence Agency n’avait pas tout faux. Une lecture de son «Monde en 2030»

Max Bacou
Photo Max Bacou (licence CC)

La détection précoce des problèmes constitue l’une des bases de l’action politique. A ce titre, le rapport de la Central Intelligence Agency (CIA), «Le Monde en 2030 vu par la CIA», situe les pandémies dans le cadre mondial des perturbations les plus graves ­­– ce rapport se présentant comme «La Bible des puissants», selon le bandeau de couverture de l’édition française en livre de poche parue en 2013, ne manque pas d’intérêt au temps du Covid-19.

Les 378 pages de cet ouvrage sont d’une lecture rendue exigeante par la densité des données et des variables exposées. Le sérieux du document impressionne. Il présente une concentration probablement unique de compétences, pas seulement états-uniennes puisque 166 autres pays ont participé.

D’une part, l’ouverture d’esprit est assumée, y compris l’autocritique: certes en dernière position, mais pour la première fois, les Etats-Unis figurent sur la liste des risques planétaires. D’autre part, les prévisions sont vérifiables dans la durée.

Vérification par l’exemple

Un exemple actuel à propos des risques de conflits, en l’occurrence la pénurie mondiale d’eau douce. Le rapport évoque le «stress hydrique» concernant 1,4 milliard de terriens. Le cas du Nil Bleu est cité, parmi beaucoup d’autres.

Un barrage sur ce fleuve, financé par la Banque mondiale, va créer prochainement le plus grand lac artificiel d’Afrique (trois fois le lac de Constance). L’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan sont concernés. Pas qu’un peu, des menaces de guerre ont été proférées.

Le correspondant de la Neue Zürcher Zeitung à Nairobi annonçait, le 17 janvier dernier, que l’administration américaine a convoqué à Washington les représentants des trois pays afin de fixer le rythme de remplissage du lac du Nil Bleu.

Quatre ans pour la meilleure rentabilité des 6’500 mégawatts attendus du barrage éthiopien, vingt et un ans pour éviter le risque de famine aux quelque cent millions d’Egyptiens. Les discussions sont en cours. Dans ce cas, les Etats-Unis semblent jouer leur rôle de première puissance mondiale. Sans doute pour éviter que quelqu’un d’autre vise la place.

Une nuance de taille

En matière de pandémies, Le Monde en 2030 confirme ce que disait le précédent ouvrage établi à l’horizon 2025 (DP 2282). Sauf que la version actualisée contient un encadré intitulé «Pandémiesquestions sans réponse». Deux phrases, rédigées en 2012 rappelons-le, offrent la possibilité à chacun de constater aujourd’hui la pertinence de la première, et la relative exactitude de la seconde.

«Un agent pathogène respiratoire nouveau facilement transmissible qui tue ou rend invalide plus de 1% de ses victimes est l’un des événements les plus déstabilisateurs possible.»

«De nouvelles découvertes biologiques prometteuses permettant d’identifier plus rapidement les agents pathogènes et de développer les vaccins et les médicaments appropriés existent: cependant de telles avancées peuvent être inadéquates pour contenir la menace.»

Chacun peut remarquer que si «les découvertes prometteuses» annoncées en 2012 ont conduit à une identification rapide de l’agent pathogène, elles n’ont pas encore permis de «développer les vaccins et les médicaments appropriés».

Cette situation est le reflet de la stratégie des grandes sociétés pharmaceutiques: négliger la prévention sous forme de vaccins pour se concentrer sur les effets des pandémies, beaucoup plus lucratifs avec l’explosion de la demande de médicaments. Voir la féroce course actuelle.

Avant «America first»

Nouveauté fondamentale, le rapport 2030 présente les risques planétaires classés par ordre décroissant de gravité: «Les cygnes noirs  potentiels susceptibles d’entraîner les plus grandes perturbations». Le premier est une «grave pandémie», le deuxième «les changements climatiques accélérés», le troisième «l’effondrement de l’Euro/Union européenne», suivi par «un effondrement de la Chine ou son accès à la démocratie».

On trouve ensuite «une réforme de l’Iran, une guerre atomique ou cyberattaque, une tempête solaire» et, huitième et dernier grave risque planétaire, «un désengagement des Etats-Unis».

Dans la multitude foisonnante de questions suivant la lecture de cette liste, le choix d’une seule. En 2012, la CIA estimait que l’accès de la Chine à la démocratie était «susceptible d’entraîner les plus grandes perturbations». Cette affirmation signifie-t-elle que le non-accès de la Chine à la démocratie serait un avantage pour les Américains (et le reste de la planète)?

Toujours à propos de nouveautés, citons enfin une phrase de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) figurant dans le rapport: «Les pandémies ont débuté subitement sans avertissement, elles se sont propagées à travers les populations mondiales à une vitesse effrayante et ont laissé des dommages considérables dans leur sillage».

A l’heure actuelle, personne ne peut nier la justesse de cette phrase. Est-ce cela qui explique la colère du président Donald Trump à l’égard de l’OMS. Faut-il punir le porteur du message?

Une phrase qui assomme

Le dernier alinéa de l’encadré «pandémies» est consacré aux efforts en matière de vaccins et de médicaments. Et le rapport mentionne les formes de «maladies résistantes aux médicaments […] qui pourraient se propager, augmenter significativement les coûts de la santé et renvoyer de larges pans de la population à l’équivalent de l’époque pré-antibiotique».

L’ultime phrase: «Les avancées de l’ingénierie génétique d’ici à 2030 peuvent permettre à des dizaines de milliers d’individus de synthétiser et de transmettre ces nouveaux agents pathogènes, ce qui aggraverait une immense menace produite déjà naturellement». Ainsi parle «La Bible des puissants».

Cette phrase n’est pas là par hasard. Elle explique la première position des pandémies dans la liste des calamités à prévenir. Huit ans plus tard, avec les progrès réalisés dans l’intervalle en matière d’ingénierie génétique, elle est terriblement actuelle – dans le sens premier de l’expression. Son interprétation dans le cadre du bilan Covid-19 pèsera de tout son poids.

Or voilà que dans un article publié le 17 mai par la NZZ am Sonntag et intitulé «Die Virenschmiede» (La forge de virus), on annonce qu’une équipe de l’Université de Berne a réalisé, le 12 février dernier, le clonage du Virus Sars-Cov-2; un événement qu’elle a fièrement relaté dans la revue internationale «Nature».

«La reconstruction d’un virus prend une semaine» annonce l’équipe qui célèbre le résultat. Le journaliste scientifique de la NZZ dominicale, Martin Amrein, s’est renseigné sur la portée de cet «exploit» auprès de Kevin Esvelt, biologiste moléculaire travaillant au Media Lab du Massachusetts Institute of Technology.

Cet expert, spécialiste en sécurité biologique, juge «problématique» l’article paru dans «Nature» puisqu’il détaille le protocole suivi – et le rend facilement reproductible, avec le risque de «réveiller» d’autres virus, plus agressifs que le Covid-19.

«Une telle information, précise-t-il, représente un grand danger, même utilisée sans mauvaise intention […] Il ne faut pas rendre accessibles des savoirs trop dangereux.»

Et l’article se termine sur un inquiétant constat: «Nombre de scientifiques n’ont pas conscience d’un tel danger». Des Suisses contribueraient-ils activement à l’aggravation du pire risque encouru par l’humanité d’ici 2030 tel qu’envisagé par le rapport de la CIA?

Au reste, «La Bible des puissants» déçoit les potentiels fidèles. Remplacer les chevaux de l’apocalypse par un vol de cygnes noirs n’apporte pas une puissante contribution au bien-être de l’humanité. Par contre, elle constitue un document solide, pour la détection précoce des problèmes afin d’apprendre, par exemple, à tirer à la même corde.

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