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Témoignage: une nuit aux urgences des HUG

Petite histoire d’une nuit aux Hôpitaux universitaires de Genève, en marge des hospitalisations Covid-19

Photo Dubwise Version
Photo Dubwise Version (licence CC)

En ces temps de pandémie, beaucoup de personnes se découvrent des symptômes de maladies diverses, assez éloignés de ceux du coronavirus, maux de pied par exemple, ou alors très proches comme la toux. La panique peut monter rapidement.

Dès lors, une réaction logique est de penser aux urgences d’un hôpital et de s’y rendre. Cela arrive souvent la nuit. L’autre soir, je me suis trouvé dans ce cas de figure à la suite d’une chute dans ma salle de bains.

C’est courant chez les gens de mon âge, entre 75 et 80 ans. Un tapis de bain mal placé ou glissant, ou alors pas de tapis du tout, et me voilà par terre, avec la désagréable impression d’être transformé en hanneton sur le dos. Je n’arrive plus à me relever, mes bras sont comme paralysés.

Après plusieurs essais, aidé par ma femme, qui pèse nettement moins que moi et n’est pas non plus championne de judo, celle-ci appelle l’ambulance. Le gentil ambulancier propose de m’évacuer tout de suite de mon plancher, mais moi, m’y trouvant bien, je refuse.

Il me sermonne et m’enjoint d’aller aux urgences les plus proches dès le lendemain. Ce que nous fîmes, mais vers onze heures seulement, après le petit déjeuner. Vu le rapport du labo, le médecin, ma femme et mon médecin traitant m’expédient aux urgences de l’hôpital cantonal dès le soir même.

J’y arrive vers vingt et une heures. C’est une bonne heure car il y a encore peu de monde. De toute manière, il n’y aura pas foule vu que chacun semble aller plutôt aux autres urgences, celles du coronavirus.

J’entre dans un sous-sol qui a manifestement fait la deuxième guerre mondiale, peut-être même la première. Très bas de plafond, une cave sans lumière naturelle, étroite et oblongue, des lits métalliques avec barrières et entourés de rideaux orange du plus bel effet kitch.

Une infirmière m’enjoint de me déshabiller et de passer une de ces chemises de nuit si sexy avec un trou dans le dos. Toutes mes affaires sont placées dans un grand sac plastique blanc et crissant, comme ceux désormais interdits dans les magasins. Et hop au lit.

Après? Et bien, pas grand-chose. L’infirmière me dit qu’elle est tout à moi si je l’appelle à l’aide de la sonnerie en corne plastique. J’entends des gens s’agiter à côté, puis l’infirmier-chef vient me saluer, mais personne ne me demande ni si je veux quelque chose à boire ni comment je me sens.

Les questions d’anamnèse viendront plus tard, le médecin sans doute chef de quelque chose me cuisine, puis une jeune stagiaire exténuée vient aussi me poser des questions dont je ne me souviens plus. Elle demande le droit de s’asseoir, ce que je lui octroie bien volontiers, mais à cause de la barrière je ne peux pas la prendre sur mes genoux.

Finalement le grand infirmier m’avertit que je vais aller au scanner. Quand? Impossible de préciser. Il est entre trois et quatre heures du matin et, pour passer le temps, je décide de jeter un coup d’œil vers mes voisins.

Sur ma droite le rideau orange bat doucement, mais l’infirmière m’indique qu’il n’y a personne derrière, c’est un placard. «Il y a parfois des cadavres dans les placards», dis-je, mais cela ne la fait pas rire; sans doute, elle ne lit pas de polars.

Bon. Devant moi, un spectacle beaucoup plus intéressant se déroule. Un jeune d’une trentaine d’années bouge tant et plus, apparemment fébrile, il se plaint: «La dernière fois j’ai été beaucoup mieux accueilli, cette fois-ci vous n’êtes pas gentils». Le personnel ne répond pas; mon infirmière me dira qu’il vient souvent aux urgences, pour y passer la nuit.

C’est clairement un «clodo», de ceux qui dorment dehors. Il a de longs cheveux noirs roulés en dreads, une barbe mi-touffue et un grand sac de montagne. Il me fait penser à quelqu’un… ça y est j’y suis: Jésus-Christ tel qu’il est représenté dans certaines bandes dessinées.

«Jésus-Christ» se met à farfouiller dans son bagage, en sort un objet, l’y remet, cherche semble-t-il de la nourriture, repose le tout. Il demande à aller aux toilettes, mais comme on le lui refuse il se met à débrancher les tuyaux qui l’entourent, les pose sur le lit et va vers le fond du couloir. Il fera deux voyages et lorsque je dois aussi m’y rendre je sens qu’il a fumé des cigarettes – plus je ne saurais dire.

De retour, je vois mon voisin manger un yaourt, en renverser la moitié sur les draps. L’infirmière n’est pas très contente, mais lui s’en moque, il est ici chez lui. Il ne dormira que quelques heures et s’en ira avant mon réveil, vers sept heures.

Entre-temps j’avais été faire mon scanner. Remis au lit, je demande qu’on enlève la barrière qui m’enferme afin de pouvoir aller au W.-C.

– Pas question, dit l’infirmier
– Et pourquoi donc?
– Parce ce que vous risquez de faire une embolie pulmonaire et ne pouvez donc être debout. Si le scanner est négatif vous pourrez vous lever, sinon…

J’éclate de rire et parie que les résultats du scanner seront négatifs puisque j’en ai eu deux au cours du dernier mois. «On verra bien, sinon on trouvera bien un pot dans ce capharnaüm. Vous savez, Monsieur, ici tout le mobilier est vieux, le personnel aussi.»

En attendant le scanner, je m’intéresse aux gémissements d’un homme arrivé avant moi et qui, allongé quelque part sur ma gauche, a une jambe cassée. On a décidé de le changer de lit dans l’attente de son transfert. Il y a plus de trois heures qu’il attend, d’où ses gémissements, bien compréhensibles. «On n’aurait pas pu le mettre tout de suite en chirurgie?», dis-je bêtement. «Cela viendra, ne vous faites pas de souci.» Le pauvre homme.

En passant, l’infirmier me dit que mon scanner est «tout bon». J’ai peur d’avoir mal compris, mais non, je peux aller aux toilettes, seul, comme un grand. Je n’ai pas de risque d’embolie.

Les toilettes sont immondes, le sol a des taches, même de sang, et l’odeur est nauséabonde. En sortant je cherche le récipient de désinfection, il n’y en a pas près du lavabo, il est dans le couloir. «Vous comprenez, Monsieur, c’est à cause des alcooliques, ils boivent le mélange.» Je comprends.

On me dit finalement que je n’ai rien mais que je devrais voir un cardiologue. Encore un spécialiste, alors qu’il me faut un généraliste.

Si j’étais élu de Genève, j’irais passer une nuit aux urgences. Cela pourrait servir dans une discussion au Grand Conseil ou dans d’autres sphères.

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