Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Pour ne manquer aucun article

Recevez la newsletter gratuite de Domaine Public.

Compter ses morts est toujours politique

Une réflexion sur la vie, la mort, la place de l’Etat et ses limites

Photo Gustave Deghilage

Durant l’année 2017, 56 millions de personnes sont mortes sur la terre: presque dix millions du cancer, dix-huit millions de maladies cardio-vasculaires, quatre millions de maladies respiratoires, pour ne mentionner que les trois causes qui se disputent le podium.

Le Covid-19 a fait 203’055 morts jusqu’au 26 avril dernier, ce qui le place pour l’instant entre les rubriques «Maternal disorders» et «Protein-energy malnutrition» du décompte proposé par Our World in Data, reproduit ci-dessous. Je serais bien incapable de dire ce que recouvre le «Maternal disorders» – des mères qui meurent en couche? – ou la «Protein-energy malnutrition».

Vivre avec le Covid

En revanche, je sais des choses nombreuses, précises, anecdotiques ou imagées sur le Covid-19: le nombre de morts chaque jour dans chaque coin du monde, l’âge des morts (les enfants sont préservés), leur poids (ils sont plutôt gros), leur couleur (ils sont plutôt noirs aux Etats-Unis), les bizarreries statistiques (les fumeurs semblent épargnés). Les aberrations aussi: le faible nombre de décès en Chine.

Je sais comment le virus se transmet, à quelle distance, pendant combien de minutes. J’ai appris comment m’en protéger: hygiène des mains, pas d’accolade avec mon interlocuteur, rester éloigné de lui, rester éloigné de tout le monde en fait.

J’ai suivi avec curiosité les débats sur la chloroquine et avec amusement les aventures sur mer des vacanciers du Diamond Princess, puis celles des soldats du Charles-de-Gaulle. On a parlé respirateurs, masques, curare, lits d’hôpital, surcharge, mobilisation générale, solidarité avec le personnel soignant, avec les caissières, avec les éboueurs.

Et puis, on a décidé de confiner la moitié de l’humanité. Pour cadrer la diffusion de la maladie, pour désengorger les hôpitaux, pour diminuer le nombre de morts. Les Etats s’organisent et mettent de l’ordre.

Les écoles sont fermées, les bureaux vidés, la production arrêtée, les déplacements limités. Les aéroports sont silencieux et désolés, les avions parqués comme de vulgaires voitures excédentaires. Le calme, l’obéissance, le conformisme de la population est exemplaire, étonnant, inédit. On parle du «monde d’après» qui ne saurait plus être le monde d’avant, la révolution serait en marche.

Politique de la mort

Que l’Etat se préoccupe de la santé des citoyens est trivial direz-vous. Dans un certain sens, oui. La réunion des individus en communauté a toujours eu pour but de mieux garantir leur préservation que ne le ferait leur isolement. L’Etat se soucie donc de ses membres et de leur condition physique. Il prévient et essaye d’empêcher la maladie ou les accidents. Ce qui peut être évité doit l’être.

Même si, une fois que l’on a dit cela, on doit immédiatement, en contrepoint, dire l’ambiguïté du souci étatique. Prévenir certes, éviter les accidents et guérir au mieux les malades. Tout cela est vrai. Mais il est vrai aussi que l’on accepte la mort comme issue certaine. Et qu’on admet que la mort qui vient a toujours une cause. A ne pouvoir empêcher la mort, on ne peut pas non plus supprimer toutes les causes.

Alors on fait un tri, un choix, on met un accent. Et l’accent est mis sur ces morts qui paraissent évitables ou dont la survenue est un démenti flagrant au rôle protecteur de l’Etat: ainsi de la poursuite des crimes, ainsi aussi de la lutte contre le terrorisme (ce dernier a causé 26’445 morts seulement en 2017, toujours selon Our World in Data). Ces morts-là sont inadmissibles parce qu’elles indiquent au-delà de leur événement individuel un affaiblissement de la puissance publique. La couche protectrice est poreuse et cela ne doit pas être toléré (ou du moins, cela doit être caché).

A l’autre extrême, on tolère, on accepte, on vit avec les morts qui sont comme le couronnement de la fonction de l’Etat: maladies cardio-vasculaires et cancer dont les origines (pour autant que l’on puisse en trouver, ce qui est loin d’être toujours le cas) se situent dans l’abondance des sociétés où il y a trop à manger, trop à boire, trop gras, trop sucré, trop de tabac, trop peu de mouvement.

Alors on canalise, on encadre, limitant par ici la publicité, prodiguant partout un généreux catéchisme du bien-être, transformant enfin cyniquement l’excès en recettes fiscales que l’on utilise ensuite plus ou moins exclusivement à réparer les dégâts causés par le trop-plein.

On tolère aussi, ailleurs et si possible loin, comme une fatalité liée à la marche complexe, obscure et indistincte du monde, le fait que plus de cinq millions d’enfants de moins de 5 ans meurent encore chaque année, que des boucheries indicibles telle que l’interminable guerre syrienne soient toujours nos contemporaines. La mort a toujours sa place, donc.

Elle marque, éloignée, l’état indompté du monde, sa folie non civilisée contre laquelle, nous, Occidentaux, avons appris à ne plus nous élever. L’état indompté du monde, ses dérives, ses folies qui, lorsqu’elles se passent au loin, ne font pas s’élever les foules. Elle marque aussi, au cœur  des régimes politiques qui nous sont familiers, le fait que notre accaparement des ressources conduit parfois à une usure accélérée de nos fragiles corps de Sapiens.

Le champ privé de la mort

Covid-19 arrive dans ce tableau comme un chien dans un jeu de quilles. Virus banal, il est impromptu, inconnu, ultra-rapide et, même si sa létalité est finalement assez modeste, cause de décès concentrés dans un laps de temps court. 

Ce dernier élément conjugué avec une approche omnipotente des soins hospitaliers a mis les démocraties occidentales au même titre que les régimes autoritaires russe ou chinois, devant une situation scabreuse:  soit accepter le passage du virus et en conséquence un possible débordement à l’italienne du système de santé, soit convoquer des mesures totalement inédites de confinement pour écrêter la pandémie et ramener son développement temporel à une échelle compatible avec l’infrastructure hospitalière.

La deuxième voie a été très largement privilégiée car la première, fataliste, défendue pendant un temps par un responsable britannique, est d’une certaine façon contradictoire, contre-nature et presque impossible: il faudrait que l’Etat admette pour une fois qu’il ne peut pas, qu’il ne peut pas tout en tout cas, que son influence est limitée. 

Le confinement, la souveraineté étatique qui s’insère dans tous les aspects de la vie, qui modifie, qui révolutionne le quotidien est le contraire: une manifestation inédite en temps de paix de ce que l’Etat peut. L’Etat peut toujours commander ses citoyens, dicter quel comportement est bon et quel comportement doit être évité, qui peut voir qui et quand, quelle partie de la population mérite une plus grande protection.

D’un événement risquant de montrer la limite de leur puissance, les Etats ont fait une démonstration de force et de présence. Cette démonstration de force a demandé de tordre la réalité dans le sens de l’action désirée: vu l’ampleur des mesures, vu la dimension inouïe de ce qui était entrepris, il a fallu, au fur et à mesure, trouver un justificatif dans l’immensité de la menace combattue.

C’est pour cela que tout tourne autour du Covid-19 depuis des semaines, que sa musique anxiogène se répand dans le silence des villes, c’est aussi pour cela qu’on nous parle beaucoup du monde d’après. Pour éviter de dire en quoi l’état d’exception présent marque une prise d’influence tout à fait nouvelle sur la vie individuelle.

Le champ de la mort, champ privé par excellence, champ intime et familial a été nationalisé. Mais de cela, il est bon de ne pas trop parler.

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/36527 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/36527
Faire un don

Tous les auteur-e-s des articles sont bénévoles, tout est gratuit pour les lectrices et lecteurs... Mais il y a tout de même des coûts de production et de développement, financés par vos dons. Merci de votre générosité!

Faire un don avec Twint

Don de CHF 50.- avec Twint

Faire un don avec Twint

Don de CHF 100.- avec Twint

Faire un don avec Twint

Don libre avec Twint

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP