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De Guillaume Farel à nos jours, une éclairante synthèse sur le protestantisme en terre romande

Olivier Bauer, «500 ans de Suisse romande protestante», Neuchâtel, Livreo-Alphil, 2020, 157 pages

Photo Ed. Alphil

La collection Focus a pour ambition de présenter «des synthèses sur des sujets thématiques de sciences humaines et sociales, ainsi que sur des sujets d’actualité», et cela à l’attention d’un large public. Le petit ouvrage du professeur Olivier Bauer, fruit d’un cours dispensé en 2018 à la Faculté de théologie et de sciences des religions à l’Université de Lausanne, entre bien dans ce cadre.

D’une grande clarté et d’une écriture sobre, il constitue une excellente approche pour le profane. De surcroît, il témoigne d’un esprit critique bienvenu: qu’on ne s’attende pas à une apologie du protestantisme!

L’auteur commence par relativiser son titre. Car en 1527, l’année où Berne envoie Guillaume Farel prêcher l’évangile à Aigle qu’elle a conquis, la Suisse n’existe pas et la «Suisse romande» encore moins. Les treize cantons de la Confédération d’alors sont tous germanophones. Le Pays de Vaud, l’Etat de Neuchâtel, les évêchés de Bâle, de Genève et de Sion sont sujets ou alliés de l’Ours bernois. Enfin, la Suisse romande protestante n’existe pas non plus. Fribourg, le Valais et le Jura sont restés majoritairement catholiques. Quant au protestantisme, il est multiforme: luthérien, calviniste, zwingliste, évangélique, pentecôtiste, piétiste… Une histoire unitaire, simplificatrice, se révèle impossible. Il s’agira donc d’étudier les choses région par région, au risque parfois de se perdre un peu dans ces situations locales, défaut auquel Bauer ne succombe que rarement.

Dans un premier chapitre, Olivier Bauer montre comment la Réforme fut introduite au 16e siècle dans les différents espaces de la «Romandie». On suit les progrès de Guillaume Farel et Pierre Viret dans le Pays de Vaud et à Neuchâtel, de Jean Calvin et Théodore de Bèze à Genève, alors que la Réforme ne réussit pas à se maintenir en Valais, ni à s’implanter à Fribourg. La page sombre de la persécution des anabaptistes n’est pas éludée.

Le 17e siècle se caractérise, lui, par plusieurs aspects. D’abord un durcissement de la théologie «calviniste», malgré les résistances d’un protestantisme plus libéral. Le contrôle des mœurs et de l’orthodoxie théologique se renforcent. Ce siècle voit aussi, après la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685, l’afflux (passager) des huguenots français. On assiste à la construction de nombreux temples, d’une architecture plus spécifiquement protestante, c’est-à-dire centrée sur la lecture de la Bible et la prédication. Autre page sombre: la chasse aux sorcières, qui n’est certes ni une spécialité protestante ni une exclusivité romande, mais qui prit dans cette région une grande ampleur. On compterait 3’371 exécutions dans le Pays de Vaud entre 1591 et 1680…

Le 18e siècle est en revanche marqué par un protestantisme d’ouverture. Sur le fond et dans la forme. Jean-Frédéric Ostervald réforme le culte. Une nouvelle liturgie, inspirée par l’Eglise anglicane, remplace le seul sermon par un service divin. Genève abandonne la stricte orthodoxie calviniste. Le rationalisme des Lumières coexiste avec des élans mystiques, tels qu’on les rencontre chez le major Davel. L’ouverture a cependant des limites: Jean-Jacques Rousseau est caillassé à Môtiers, à l’instigation du pasteur Montmollin, puis chassé de son refuge à l’île Saint-Pierre par les autorités bernoises. On lui reproche notamment ses Lettres de la Montagne et sa «religion naturelle». Sans oublier le sort des Juifs.

Au 18e siècle particulièrement, les événements politiques interfèrent sur la vie religieuse. En 1842, la révolution radicale de James Fazy amène à une mainmise progressive de l’Etat sur la nouvelle «Eglise nationale protestante». Même processus dans le canton de Vaud, avec plus de violence étatique de la part des radicaux de Henri Druey. Celle-ci amène, dès 1847, la création de l’Eglise évangélique libre, marquée par l’esprit du Réveil. L’échec la même année de la sécession du Sonderbund amènera aussi le canton de Fribourg à s’ouvrir au culte protestant. A Neuchâtel, lors de la Révolution du 1er mars 1848, la Vénérable Classe des pasteurs reste fidèle au roi de Prusse. Mais la République fixera désormais l’organisation et le fonctionnement de l’Eglise.

Le 19e siècle se caractérise également par la prolifération d’œuvres sociales protestantes. Celle des diaconesses de Saint-Loup est la plus connue. C’est contre son caractère monacal que Valérie de Gasparin, pourtant membre de l’Eglise libre, crée l’école d’infirmières laïque de La Source à Lausanne.

C’est l’occasion de remarquer le rôle de plusieurs femmes dans le renouveau religieux. Le protestantisme prend des formes nouvelles, à l’exemple du darbysme introduit par le pasteur anglais John Nelson Darby. Signalons aussi l’apparition en Suisse romande de l’Armée du Salut.

Mais le 19e siècle protestant a ses zones sombres. En particulier sa complicité avec le système de l’esclavage. Comme des études récentes l’ont montré, de «bonnes familles» réformées ont participé à la traite négrière ou à l’exploitation des Noirs dans les plantations (DP 2198). D’un autre côté, l’«internationale huguenote» est aux avant-postes du combat abolitionniste et anti-esclavagiste…

Quelles grandes lignes faut-il dégager du 20e siècle? L’ouverture au ministère féminin en est une, avec cependant ses limites: en 1990, les pasteures ne représentent encore que 15% du corps pastoral. En 1909, la séparation de l’Eglise et de l’Etat devient effective à Genève. On assiste dans certains cercles protestants au désir de plus de solennité et d’un retour partiel à la liturgique catholique. C’est dans cet esprit qu’apparaît en 1930 le mouvement Eglise et Liturgie, qui inspire la création de la communauté de Taizé en Bourgogne et l’«office divin» à Crêt-Bérard dans le canton de Vaud. Mais le 20e siècle est surtout marqué par une nette diminution du nombre des fidèles. Quant à la vocation sociale de l’Eglise, elle connaît un regain avec la fondation de l’Entraide protestante suisse (Eper) et du Centre social protestant.

Toujours désireux de pondérer l’importance des éléments positifs, Olivier Bauer fait remarquer que tous les participants à l’atroce assassinat du marchand de bétail juif Arthur Bloch à Payerne en 1942 appartenaient à l’Eglise nationale réformée du canton de Vaud, et que leur inspirateur était un ancien pasteur… Il est sans doute un peu tôt pour brosser un portrait du protestantisme romand en ce jeune 21e siècle. On se contentera de mentionner le débat – toujours ouvert – sur la bénédiction des couples du même sexe.

On le voit, le contenu de ce petit ouvrage est très riche. Tant pour les croyants que pour les incroyants, il fournit une foule de renseignements historiques et ouvre des pistes de réflexion. Il faut donc saluer l’esprit de cette collection, qui permet à un large lectorat de s’informer de manière synthétique sur nombre de sujets.

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