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Deux livres d’histoire aux approches fort différentes!

Une histoire de la Suisse moderne en BD et un condensé de l’histoire vaudoise

Une version très positionnée à gauche de l’histoire suisse au 20e siècle

Disons-le d’emblée: Le Siècle d’Emma correspond à une vision «gauchiste» de l’histoire, une vision que ne renieraient pas les membres de SolidaritéS. Cela dit, l’ouvrage est fort intéressant et répond bien au besoin de rendre vivante, voire passionnante, une histoire suisse contemporaine souvent considérée à tort comme terne. Sous sa forme originale de BD, le livre devrait sans doute obtenir un beau succès auprès du jeune public. Il est dû à la plume incisive d’Eric Burnand, journaliste d’enquêtes à la TV bien connu, tandis que les dessins, très parlants, ont été conçus par Fanny Vaucher, artiste qui a déjà publié plusieurs ouvrages.

Comme son sous-titre l’indique, le livre veut raconter l’histoire d’«une famille suisse dans les turbulences du 20e siècle», et cela à travers quatre personnages, deux femmes et deux hommes.

La première «héroïne» est Emma, née avec le siècle à Granges/SO. Le lieu n’est pas anodin. C’est là que se produisit l’épisode le plus meurtrier de la grève générale de 1918, sur laquelle est centrée cette première partie. Le déroulement de cet important conflit social est bien montré. Des pages d’encarts (hors BD proprement dite) présentent la biographie du leader socialiste Ernst Nobs, «meneur de grève», et du lieutenant-colonel Henri Guisan, alors «briseur de grèves» qui veut «faire rentrer la canaille dans son repaire». Emma va subir directement les conséquences de la tuerie par les militaires, qui aura fait trois morts.

La deuxième partie est centrée sur le frère d’Emma, Franz, qui va suivre un tout autre chemin. Nous sommes en 1937. Mis sur la liste noire comme ancien gréviste, cet employé de banque au chômage, vivant de petits boulots, en veut aux «proprios juifs». Il se laisse gagner par les idées frontistes. Un encart nous présente Max Keller, adhérent du Front national anticommuniste et antisémite, qui deviendra plus tard officier SS en Allemagne.

En 1943, Franz se laisse aller – poussé par la pauvreté autant sinon plus que par conviction – à livrer des secrets militaires au Reich, ce qui entraînera sa fin tragique. Nouveau portrait de Guisan en encart, cette fois nommé le «général du peuple», à propos duquel on peut cependant regretter certains termes dépréciatifs utilisés par les auteurs, comme «il se pose en adversaire résolu du conseiller fédéral Pilet-Golaz» ou encore «il se profile comme le fer de lance de la résistance à Hitler», deux expressions qui peuvent laisser croire à une absence de sincérité de sa part. En outre, le livre donne une image certes en partie véridique, mais un peu trop systématique de syndicats embourgeoisés et pusillanimes. Enfin, si les ambiguïtés du socialisme réformiste méritaient d’être critiquées, il ne faudrait pas oublier les progrès sociaux qu’il a obtenus par une voie certes non révolutionnaire.

Le troisième personnage mis en exergue dans cette constellation familiale est Thomas, né en 1939 du mariage entre Franz et une Allemande. Il va vivre à Lausanne. C’est l’époque du rock’n roll, qui l’intéresse davantage que la politique. Mais celle-ci le rattrape. A travers Thomas et ses amours avec une jeune Italienne, on touche, avec beaucoup de justesse et de sensibilité, au problème des saisonniers et des travailleurs étrangers en général. On pourra cependant regretter le portrait assez sévère de Willi Ritschard, qui se résume à la présentation d’un «syndicaliste nationaliste», lui qui fut aussi le seul conseiller fédéral issu du monde ouvrier, ce qui lui valut une grande popularité, accentuée par son décès précoce.

Enfin, avec la quatrième figure de cette saga, Véronique (née en 1947), nous arrivons à l’année 1975. Cette partie est presque entièrement consacrée aux mouvements féministe et antinucléaire. Dans des pages subtiles, on assiste aux conflits, dans le mouvement féministe, entre «bourgeoises» et MLF, «privilégiées» et «enragées». Le mouvement des squats et de la vie communautaire apparaît aussi, avec ses désillusions et séparations. Petit bémol là également: le traitement un peu trop généreux réservé à la conseillère fédérale Elisabeth Kopp, qui ne serait que la victime «des frasques de son voyou de mari». Dans cet épisode comme dans les précédents, les propos des personnages sonnent juste, et les images en disent autant que le texte.

On le voit, certains jugements et partis pris peuvent être discutés. Il n’empêche qu’il faut vivement saluer la publication de cette BD politique, qui donne des problèmes et conflits de la Suisse au 20e siècle une image globalement juste, et surtout présentée de manière vivante et moderne.
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Eric Burnand & Fanny Vaucher, Le Siècle d’Emma. Une famille suisse dans les turbulences du 20e siècle, Lausanne, Antipodes, 2019, 207 pages.

L’histoire vaudoise en format de poche

Trente ans après la publication du dernier volume de la fameuse Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud (1970-1984), une monumentale et novatrice Histoire vaudoise est parue en 2015. Ce gros volume de 560 pages, comprenant 800 illustrations et pesant 2,3 kilos, avait rassemblé 20 auteurs (dont le soussigné).

Mais qui l’avait réellement lu intégralement? Sous l’égide de l’historien Olivier Meuwly, l’Association pour l’histoire vaudoise a donc décidé d’en diffuser une version digest, à l’attention d’un large public. Celle-ci vient de paraître.

Forte de 160 pages, cette version résumée a été rédigée par Corinne Chuard, qu’il faut louer pour son excellent travail de synthèse. Quant à Laurent Pizzotti, responsable de l’iconographie dans le gros ouvrage et dans cette version de poche, il a également fait un travail remarquable. Ses illustrations – photographies d’objets, de tableaux, de portraits, mais aussi dessins qui rendent bien compte de la vie quotidienne à toutes les époques – ont été très judicieusement choisies et «collent au texte».

Grâce à ce petit volume, on parcourra avec intérêt toutes les époques. En commençant par la préhistoire, trop souvent méconnue. Puis c’est le temps des Helvètes, jusqu’à la conquête romaine, qui a laissé de nombreuses traces, des ruines d’Aventicum à l’adoption du latin qui deviendra le français. Après une période assez troublée où s’affrontent Alamans, Burgondes et Francs, le Pays de Vaud (première mention du Pagus Waldensis en 765) vit sous le règne des comtes puis ducs de Savoie et connaît un grand essor urbanistique: sont alors fondées Yverdon, La Tour-de-Peilz, Morges, Rolle et de nombreuses autres localités.

La conquête bernoise se fait en deux étapes (1476 et 1536). Leurs Excellences dirigeront leurs sujets vaudois avec efficacité mais souvent de manière humiliante. Elles leur imposent la Réforme protestante. Après la tentative de libération par le major Davel, le Siècle des Lumières sera propice aux arts et à la littérature. Signalons notamment la publication de la célèbre Encyclopédie d’Yverdon, qui fait concurrence à celle de Paris.

En 1798, les armées françaises libèrent le Pays de Vaud, qui accède au rang de canton suisse en 1803. Celui-ci, réputé à tort si calme, connaîtra pourtant deux révolutions, la première libérale en 1830, la seconde radicale en 1845!

Dans un canton resté très agricole, le 19e puis le 20e siècle vont néanmoins être marqués par un grand essor technologique et industriel: bateaux à vapeur sur le Léman, chemins de fer, horlogerie dans le Jura, naissance de Nestlé et des Ateliers mécaniques à Vevey… L’existence des ouvriers reste cependant précaire, ce qui provoque la création du parti socialiste. La crise économique des années 30 sera durement ressentie. Mais le 20e siècle vaudois est aussi celui de Ramuz, d’Ernest Ansermet, de la tour Bel-Air, premier gratte-ciel en Suisse, de la machine à Tinguely qui fit sensation à l’Expo 64, de Maurice Béjart…

Une critique cependant: on pourra estimer que la part dévolue dans le livre au parti radical est un peu trop importante. Elle donne notamment l’impression que tous les progrès sociaux peuvent leur être attribués. Il est vrai que, si les débats concernant le Paléolithique ou la période savoyarde se limitent à un cénacle d’universitaires, ceux concernant l’époque contemporaine sont plus brûlants, et que leur traitement était plus délicat.

Voilà un très sommaire «résumé du résumé». On le voit, tous les aspects de la vie politique, économique, sociale et culturelle sont abordés dans ce petit ouvrage qui use d’une langue accessible à tous et qui est, répétons-le, superbement illustré. Désormais, Vaudoises et Vaudois n’auront plus d’excuse pour ignorer leur histoire!
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Corinne Chuard (texte) et Laurent Pizzotti (illustrations), Histoire vaudoise, un survol, Bibliothèque historique vaudoise et Infolio, 2019, 160 pages.

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