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Pour un nouveau «patriotisme médiatique»

La qualité de l’information et du débat démocratique repose sur la production médiatique indigène

Photo lukas.b0
Photo lukas.b0 (licence CC)

Paru pour la dixième fois consécutive, l’annuaire Qualität der Medien de l’Université de Zurich livre nombre de constats aussi intéressants qu’inquiétants pour la plupart. C’est en particulier la «plateformisation» de l’usage des médias qui est mise en cause dans la mesure notamment où elle accélère la concentration des sources d’informations en Suisse, et leur perte de qualité. Tour d’horizon non exhaustif de cette livraison jubilaire d’un annuaire qui, très controversé à ses débuts, tend à devenir indispensable. Il est regrettable qu’il n’existe qu’en allemand, sans même un résumé en français, italien voire anglais.

Où les Suisses s’informent-ils prioritairement? Sans surprise, l’usage des journaux par abonnements est passé en dix ans de 56 à 32%. Tendance inverse pour les sources d’information en ligne, qui ont progressé de 52 à 61%. Mais surtout, la part des réseaux sociaux comme source d’information s’élève à 70%.

Pour commencer, quelques bonnes nouvelles quand même. Comme c’est le cas hors de nos frontières également, le public suisse fait davantage confiance aux médias d’information classiques (47%) qu’aux moteurs de recherche (29%) ou aux réseaux sociaux (17%). De plus ce sont les plus gros usagers des réseaux sociaux (les jeunes) qui s’en méfient le plus (62%).

Autre constat positif, il semble que le public suisse soit moins exposé à la désinformation que les ressortissants de pays comparables. En tout cas, 27% des Suisses sondés par Reuters Institut en 2018 disent avoir rencontré au cours des dernières semaines des faits falsifiés à dessein et 13% à des informations inventées à des fins politiques ou économiques (contre 39 et 26% sur le plan international).

Les médias classiques débordés par les réseaux sociaux

Une des études citées dans l’annuaire distingue six types de consommateurs de nouvelles, dont trois «Old World» et trois «New World». Les premiers s’informent plutôt par la presse, la radio et la télévision, et ils ne forment plus que le quart de la population, alors qu’ils en représentaient la moitié il y a dix ans. Les seconds s’informent surtout sur les réseaux sociaux, et leur part est passée de la moitié aux trois quarts de la population.

Les New World comprennent notamment la catégorie des «Global Surfers» et celle des «News Deprivierten» (pauvres en informations). Les premiers nommés (consommateurs assidus de news essentiellement internationales) ont passé de 15 à 25% en dix ans. Quant aux seconds (qui consomment largement moins d’infos que la moyenne de la population) ils ont progressé de 21 à 36%. Et même à 56% pour la tranche des 16 à 29 ans. En d’autres termes, constatent les auteurs de l’étude, c’est le type le plus problématique du point de vue du débat démocratique qui a le plus augmenté.

Priorité au divertissement et à la socialisation

L’usage accru des médias sociaux n’est pas sans conséquence. Le divertissement et la socialisation y sont plus recherchés que l’information. Comme le démontre une enquête, placés face à un choix d’abonnement, 4% seulement des 18-24 ans et 25% seulement des plus de 55 ans optent pour de l’info, alors que respectivement 83% et 35% privilégient le divertissement. Et encore, les usagers d’information sur les réseaux sociaux vont en priorité vers l’infotainment et les softnews, à savoir des traitements de l’information légers et divertissants.

De plus, la «plateformisation» de l’usage des médias (information consommée par l’intermédiaire des moteurs de recherche et des réseaux sociaux plutôt qu’à la source, sur les sites des médias traditionnels) a des conséquences directes et néfastes pour la qualité des médias.

Aux «Gafa» la plus grosse part du gâteau publicitaire

Tout d’abord, comme le confirment des études récentes, les personnes qui vont directement sur les sites des médias sont nettement plus enclines à payer cette information que celles qui la recherchent sur les plateformes. Ensuite et surtout, la part du gâteau publicitaire générée par l’Internet bénéficie en premier lieu et très nettement aux géants de la toile. Dans une enquête récente, la Handelszeitung a estimé à 2,3 milliards les dépenses publicitaires en ligne en Suisse. Or de cette somme, 1,6 milliard iraient à l’étranger – surtout à Google et Facebook. Des entités, il faut le rappeler, qui ne génèrent aucune information originale, mais se contentent de la distribuer.

Conséquence de cette mainmise des Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) sur les revenus publicitaires: la concentration des médias ne fait que s’accélérer en Suisse, vec des conséquences certaines sur la qualité de l’information livrée par ces médias. Principalement en cause, la perte de diversité des contenus journalistiques.

L’uniformisation de la presse

En 2018, les chercheurs ont calculé qu’un quart déjà des articles des médias suisses ne sont pas des articles uniques mais se retrouvent à l’identique sur plusieurs supports. Un article sur quatre! Pire, cette perte de diversité est la plus prononcée dans les comptes rendus politiques: 62% seulement de contenus uniques. Or quand toujours plus de titres recourent à des rédactions communes et que de plus en plus de contributions circulent sur plusieurs médias, «la probabilité diminue que des défaillances rédactionnelles soient débusquées et traitées de manière critique».

Certes, constatent les auteurs de l’annuaire, le respect des bonnes pratiques journalistiques reste stable et à un bon niveau. Mais la perte de qualité en matière de pertinence et surtout de diversité est évidente. Les softnews gagnent en importance, alors que la richesse et la diversité de la couverture rédactionnelle diminue. Selon les chercheurs, ce sont avant tout les contributions analysant et éclairant les décisions politiques qui ont diminué.

Pour un patriotisme médiatique

En conclusion, l’annuaire rompt une lance en faveur d’un «patriotisme médiatique». En effet, «les réseaux sociaux ne peuvent fournir d’eux-mêmes le carburant nécessaire au fonctionnement d’une société démocratique». D’où la nécessité d’un nouveau patriotisme médiatique «basé sur la conviction que les médias journalistiques d’information du cru sont indispensables à un Etat démocratique comme la Suisse».

Et l’annuaire d’en appeler d’une part à l’Etat, qui devrait imposer les revenus publicitaires réalisés sur les contenus informatifs des plateformes des Gafa tout en développant enfin l’aide directe aux médias. D’autre part au secteur privé, en demandant aux acteurs du monde des médias de collaborer en vue de créer une infrastructure numérique commune pour le journalisme d’information indigène. Une telle infrastructure devrait en outre s’ouvrir au journalisme indépendant, qui n’a ni les moyens ni le savoir pour la créer.

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