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Partis et électorat: ce qui a changé en trois générations

La gauche victime de son succès? Une tentative d’explication

Photo Insomnia cured here

C’était au début des années 1950. J’étais en vacances chez mes grands-parents, à Saint-Imier (Jura bernois).

Souvent, en fin de matinée, je descendais jusqu’à la gare pour aller à la rencontre de mon grand-père. A midi pile, il sortait de l’usine, que l’on appelait «les Longines», située tout en bas du village, à côté de la Suze, la rivière qui s’écoule au fond de la vallée et se jette dans le lac de Bienne. Je voyais monter vers moi un cortège d’hommes. Ils étaient presque tous vêtus d’habits sombres. Ce cortège semblait ne devoir jamais finir. Je garde un souvenir très précis de ces moments. Mon grand-père devait se trouver là-bas, parmi toutes ces personnes. Je scrutais attentivement tous ces visages jusqu’à ce que je rencontre le sien, et nous rentrions ensemble à la maison pour le dîner.

Il y a quelques années, je me trouvais par hasard dans ce même village. J’ai éprouvé l’envie de retourner au même endroit, à la même heure. Je voulais voir ce qu’étaient devenus les cortèges d’hommes de mon enfance. Il n’y avait personne, à midi, pour monter le long du chemin qui menait à la gare. Je n’ai vu, au fond de la vallée, à côté de l’usine, qu’un grand parc à voitures. Je me suis alors demandé si le bâtiment était déserté, si Longines avait déplacé sa production.

Bien que j’aie pu visiter à plusieurs occasions des entreprises d’horlogerie ou de mécanique, il m’a fallu un bon moment pour me faire à l’idée qu’à Saint-Imier aussi, nous avions changé d’époque, nous vivions dans un autre monde. L’organisation du travail s’était modifiée, les méthodes de production étaient différentes, les appareils d’usinage avaient été automatisés, robotisés, le nombre de personnes nécessaires à la fabrication des montres (ou de tout autre appareil, instrument ou équipement) s’était réduit, les salaires avaient progressé.

On n’allait plus ni ne revenait du travail à pied. Les Temps modernes n’étaient plus ceux de Charlie Chaplin; le Métropolis de Fritz Lang ne rendait plus compte de la réalité du monde ouvrier.

Gain de cause

Cette transformation montre que la gauche socialiste et syndicale, qui revendique l’émancipation de la classe ouvrière et l’amélioration de ses conditions de vie, a obtenu gain de cause — en tout cas partiellement, car de tels objectifs ne sont jamais pleinement atteints. Victime en quelque sorte de ses succès, la gauche a progressivement vu son électorat «naturel» la déserter.

Dans son récent ouvrage mammouth (1’200 pages en petits caractères), Thomas Piketty écrit que «le profil du vote pour les partis de gauche s’est renversé durant le dernier demi-siècle. Au cours de la période 1950-1980, ce profil était décroissant avec le niveau de diplôme: plus les électeurs étaient diplômés, moins ils votaient pour ces partis. Au terme d’une évolution graduelle, ce profil est devenu de plus en plus nettement croissant au cours de la période 1990-2020: plus les électeurs sont diplômés, plus ils votent pour ces mêmes partis» (p. 997). Piketty indique que cette évolution vaut peu ou prou pour tous les pays développés, Suisse incluse.

Intuitivement, je doute que ce renversement soit intervenu de manière aussi mécanique et systématique que Piketty l’écrit, même s’il est certain que bon nombre de personnes ayant acquis un diplôme supérieur (HES et Universités) soutiennent le PS et les Verts.

Nouvelle dénomination

Il y a 100 ans, à la louche et pour fixer les ordres de grandeur, 10% d’une classe d’âge étudiait au-delà de l’école secondaire. Aujourd’hui, les proportions sont inversées, 10% d’une classe d’âge n’étudie pas au-delà de l’école secondaire. Il y a 100 ans, un quart des personnes actives travaillaient dans les services. Aujourd’hui, ce sont les trois quarts.

La classe ouvrière votait à gauche. Aujourd’hui, cette classe ouvrière, en dehors de la branche du bâtiment et de la construction, est devenue numériquement très minoritaire. Elle a d’ailleurs changé de dénomination. On n’utilise plus guère le terme «ouvrier», mais plutôt celui de salariés et toujours plus de salariées. Ils et elles ne votent plus nécessairement à gauche. Leurs opinions se sont élargies. Elles englobent l’ensemble du spectre politique, à commencer par le premier parti, celui de l’abstentionnisme.

Cette transformation ne touche d’ailleurs pas seulement l’ancienne classe ouvrière. Le patronat, pour des raisons différentes mais avec une dynamique analogue, n’a plus l’homogénéité qu’on lui a prêtée. Il s’est lui aussi diversifié. Ce n’est pas étonnant dans un pays comme le nôtre, constitué en quasi totalité (98,2%) de petites entreprises (moins de 50 salariés) – où les entreprises moyennes (moins de 250 personnes) comptent pour 1,5%, et donc les grandes pour 0,3%.

Ce patronat s’est adapté ou il a dû s’adapter à un personnel plus et mieux formé qui ne se laisse pas, ou plus, diriger à la baguette. Il subsiste encore, malheureusement, des salariés exerçant des métiers pénibles, répétitifs et mal payés. Mais on les trouve plus souvent dans le secteur tertiaire que dans le secondaire.

Les patrons qui ne pensent qu’à leur profit personnel et à son accumulation n’ont pas disparu. Mais ils ne constituent pas la norme. Leurs attitudes et préférences politiques ont également évolué. L’érosion progressive de l’électorat «traditionnel» du parti libéral-radical en est une manifestation. Sans que l’on puisse l’imputer au réchauffement climatique, les deux blocs monolithiques de la lutte des classes ont fondu.

Conglomérat statistique

Le langage du parti socialiste a progressivement tenu compte de ces changements. La classe moyenne ou, mieux, les classes moyennes ont remplacé la classe ouvrière. Ce concept de classe moyenne est un conglomérat statistique élastique qui peut englober beaucoup de monde, dont les besoins et les aspirations ne se recoupent que très partiellement. Pourtant, aussi bien la droite que la gauche s’y réfèrent.

Le programme du PSS ne parle plus de «renverser le capitalisme», mais de le «dépasser», sans préciser ce que cela veut dire. Ce langage daté ne parle pas à l’électorat urbain et éduqué de ce nouveau millénaire. Il n’est pas exclu qu’il réapparaisse à l’occasion des luttes de succession à la tête du PSS. Son issue en dira beaucoup sur sa capacité à s’adapter aux nouveaux temps modernes.

Les Verts n’ont pas de tels problèmes sémantiques. Nouveaux venus sur la scène politique, ils parlent un langage moderne ancré sur les questions d’aujourd’hui et plus encore sur celles de demain. Beaucoup de leurs élus sont des alliés du PS. Ils ont raison de présenter un front commun pour parvenir à peser sur les questions sociales d’un côté, sur les questions environnementales de l’autre. Mais l’électorat des Verts est-il vraiment composé en majorité de personnes «de gauche»?

Le cortège des ouvriers sur le chemin des Longines est un beau souvenir. Mais qui s’intéresse encore à ces «vieilleries», à part des historiens et des nostalgiques? Les temps à venir continueront d’être difficiles et compliqués pour le parti socialiste.

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