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Le franc fort au temps de l’euro

Le pragmatisme de la BCE et de la BNS vaut mieux que le dogmatisme de ceux qui les critiquent

Photo Rafael Medina
Photo Rafael Medina (licence CC)

Mario Draghi ne sera plus président de la Banque centrale européenne (BCE) à la fin de ce mois. Le moment semble propice pour mettre en cause la politique monétaire qu’il a appliquée. Manière de donner de la voix et d’«accueillir» Christine Lagarde, nouvelle présidente.

Ces voix critiques proviennent principalement d’Allemagne. On reproche surtout à la BCE de s’être écartée d’une politique conventionnelle, ou orthodoxe, dont la préoccupation principale, sinon unique, doit rester la stabilité des prix.

C’est bien dans cette optique que la BCE, créée le 1er juin 1998, a agi durant ses premières années d’existence. Mais la crise financière de 2007/2008 est passée par là et a en quelque sorte rebrassé les cartes.

La BCE, tout comme la Réserve fédérale des Etats-Unis (Fed) et la Banque nationale suisse (BNS), ont dû parer au plus pressé: éviter l’effondrement du système financier international. Il s’est agi ensuite de mettre d’abondantes liquidités sur les marchés. L’une et l’autre mesures tiraient les leçons de la crise des années 1930 qui, faute d’une intervention rapide et soutenue, avait plongé les économies dans une dépression profonde et durable.

L’euro, un choix politique

La BCE a de surcroît été confrontée à la crise de l’euro, en 2010/2011, liée à l’endettement considéré comme excessif des pays du Sud de l’Europe. Elle a fait ressortir la fragilité conceptuelle de l’euro, qui doit plus à des considérations politiques qu’économiques.

L’Allemagne voulait éviter que la réunification allemande consécutive à la chute du mur de Berlin ne fasse du mark la monnaie dominante, voire hégémonique, de l’Union européenne. La France voyait dans la création d’une monnaie unique un moyen de favoriser une plus grande intégration des pays membres. Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, considérait que l’euro constituait une étape vers une Europe fédérale.

Il ne suffit pas de décider de créer une monnaie pour en assurer durablement un fonctionnement stable. Il faut aussi que cette monnaie ne soit pas tiraillée entre des politiques économiques et financières disparates. Le «pacte de stabilité et de croissance», adopté par tous les pays de la zone euro, vise précisément ce but. Il est cependant peu contraignant. Les politiques budgétaires restent de la compétence souveraine des Etats. Le pacte n’a donc pas empêché des dérapages. Plusieurs pays présentent régulièrement des excédents de dépenses proches de la limite supérieure autorisée – 3% de leur PIB.

Parmi les membres les plus importants de l’UE, l’Allemagne mène une politique de «frein à l’endettement». Son budget doit être équilibré. Elle ne prévoit pas de déroger à ce principe. L’Allemagne n’entend pas, en particulier, recourir à l’emprunt pour soutenir des programmes d’investissements importants. Même dans la période actuelle où le coût des emprunts est quasi nul. Ce refus de pratiquer une politique de relance économique est source de tensions et de récriminations. La volonté de rigueur de l’Allemagne est qualifiée d’égoïste. Inversement, cette dernière considère que plusieurs des autres pays ont des politiques laxistes.

Tel est le contexte dans lequel la BCE doit œuvrer. Sa politique monétaire expansionniste a évité jusqu’à présent que les différentes économies n’entrent en récession. Les mesures prises n’ont cependant pas empêché que le rythme de leur développement reste anémique et fragile.

La Suisse, alignée sur l’Allemagne

Les autorités helvétiques pratiquent un dogmatisme analogue à celui de leur grande voisine du nord dans les domaines du frein à l’endettement et de l’absence de programme d’investissements pour relancer la conjoncture.

La BNS, à l’instar de la BCE, fait aussi tourner la planche à billets pour acheter des devises, avec l’objectif de contenir la hausse du franc pour ne pas prétériter l’industrie d’exportation.

Ce n’est pas la première fois que la BNS est confrontée à ce problème. Dans la période instable de la deuxième moitié des années 70, lorsque les cours de change des monnaies s’étaient remis à flotter (fin des accords de Bretton Woods), le franc s’était envolé par rapport au dollar et au mark allemand — entre autres. La BNS avait alors, le 1er octobre 1978, fait savoir qu’elle «achèterait aussi longtemps que nécessaire des devises sur le marché jusqu’à ce que le cours du mark allemand s’établisse nettement au-dessus de 80 francs pour 100 DM». A quelques nuances près, le communiqué de la BNS arrimant le franc à l’euro, en 2011, dit exactement la même chose.

De plus en plus intenable

Hier comme aujourd’hui, la politique financière de la Suisse est un décalque de celle de l’Allemagne. Elle n’entend pas non plus procéder à des emprunts pour financer des investissements importants . On pense bien évidemment à un programme de longue durée pour développer toutes les énergies renouvelables qui représenterait une contribution significative à la lutte contre le réchauffement climatique. La Suisse en aurait largement les moyens.

Nos autorités doivent, ou du moins devraient, aussi prendre sérieusement en compte la situation de plus en plus intenable dans laquelle la BNS se trouve. Elle ne pourra indéfiniment assurer seule la stabilisation durable de la valeur de notre monnaie. Et sa pratique des taux d’intérêt négatifs menace de manière toujours plus évidente le fonctionnement du secteur financier — en particulier, mais pas seulement, des établissements de prévoyance vieillesse. Apparemment personne dans la Berne fédérale ne paraît se soucier de ce qui se passera lorsque la BNS n’en pourra mais.

Il est trop simple de critiquer l’action de la BCE sans offrir d’alternative lui permettant d’en rester au mandat qui lui est confié. Ce n’est pas la BCE qui en fait trop, ce sont les autorités politiques qui n’en font pas assez. Ce qui vaut au niveau européen vaut également, mutatis mutandis, pour la Suisse. Dans le contexte actuel, les deux banques centrales font avec les moyens du bord. L’on devrait plutôt leur être reconnaissant d’agir pour éviter une dérive économique qui pourrait avoir des conséquences douloureuses. Leur pragmatisme vaut bien mieux que le dogmatisme de ceux qui les critiquent.

Il serait tentant d’ironiser en rappelant que lorsque le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. L’enjeu est beaucoup plus sérieux. Ce qui se joue est de savoir comment nos structures économiques peuvent continuer de fonctionner avec un franc fort, qui, dans la durée, continuera de se renforcer, et quelles sont les mesures que l’Etat doit prendre pour le permettre. Une question un peu analogue se pose au niveau européen: la zone euro résisterait-elle à une remise en cause de la politique monétaire actuelle de la BCE?

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