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Quand l’extrême gauche se convertit à la décroissance

Une notion qui mérite mieux, l’écologie politique a une noble histoire

Photo Domaine Public
Photo DP (licence CC)

Surprise: en tête de son affiche électorale et en grosses lettres vertes, la liste vaudoise d’Ensemble à Gauche s’annonce «Pour une décroissance juste et solidaire»

Cette priorité étonnante, c’est à coup sûr l’un des trois députés au Grand Conseil vaudois figurant sur la liste pour le Conseil national qui l’a inspirée: Yvan Luccarini, objecteur de croissance de son état, par ailleurs administrateur et metteur en page de Moins!, le vaillant bimestriel romand d’écologie politique paraissant depuis sept ans.

La priorité affichée marque une rupture d’avec le productivisme et la priorité implicitement donnée à la croissance économique comme aide au développement de l’Etat-providence et garante d’un accroissement des revenus du travail – et pas seulement du capital.

Résistance générale et initiatives de base

La décroissance va-t-elle mettre fin à la lutte pour sauver les emplois – et donc aussi les employeurs – dans certains secteurs, tels le nucléaire à Fessenheim, le charbon en Allemagne, les schistes bitumineux en Amérique du Nord?

La question restera rhétorique aussi longtemps que l’idée même de décroissance fera l’objet d’un rejet catégorique. Et aussi longtemps que la peur et le scepticisme accueilleront les propositions différenciées tendant à donner un coup de frein à la croissance, tels l’instauration d’une économie circulaire, la priorité à une agriculture de proximité et le renoncement aux échanges commerciaux à l’échelle intercontinentale en tout cas.

La résistance générale ne décourage pas les auteurs de toutes sortes d’initiatives locales et à petite échelle, qui affirment leur volonté de sortir par le bas des grands schémas d’activités globalisées. Autre signe encourageant: l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui a si longtemps mobilisé contre elle les altermondialistes de la planète, n’a plus la force ni les activités susceptibles de faire descendre les contestataires dans la rue.

Les fondements de l’écologie politique 

Au plan théorique, on note un regain d’intérêt pour les fondateurs de l’écologie politique, pour ceux donc qui ont contesté le discours de la croissance à l’époque de son triomphe, c’est-à-dire durant les Trente Glorieuses. Dans la seule année 2019, diverses publications ont remis en lumière les pionniers de la décroissance.

Coup sur coup, Serge Latouche publie un Que sais-je? particulièrement dense sur La décroissance et un important ouvrage intitulé Remember Baudrillard, honorant Jean Baudrillard (1929-2007), l’auteur des dénonciations mémorables du Système des objets (1968) et de La société de consommation (1972).

Le printemps 1972 avait vu l’apparition du mot décroissance, formulé dans Le Nouvel Observateur par André Gorz (1923-2007), le véritable fondateur de l’écologie politique. Pour combattre la double emprise du marché capitaliste et de l’administration étatiste, il préconise d’instaurer un système de décroissance fait d’autolimitation généralisée et démocratiquement consentie. Un tel système conviendrait bien à la gouvernance de la transition écologique, comme le confirme la récente réédition, sous le titre Eloge du suffisant, d’un essai datant de 1992.

C’est aussi en 1972 que Dennis Meadows livre au Club de Rome son important Rapport sur Les limites de la croissance. La seule idée de prendre en compte ces limites dans une modélisation dynamique de l’écosystème mondial a conduit à une large prise de conscience que seuls peut-être Printemps silencieux de Rachel Carson et La bombe P de Paul Ehrlich avaient contribué à préparer dans les années 60. Une certaine dose de catastrophisme peut avoir effet d’alerte.

Le développement durable mis en question

Les partisans résolus de la décroissance dénoncent l’hypocrisie du développement durable, ce nouvel habit du capitalisme qui multiplie les occasions d’affaires. Les milliards investis dans la transition énergétique et les incitations à se lancer dans le «business vert» montrent bien que la durabilité fait aussi marché.

Mais certains marquent des nuances, philosophiques, économiques, psychologiques. A commencer par Edgar Morin, ce grand maître à penser: sachant qu’une croissance indéfinie dans un monde fini relève de l’absurde, il opte pour la complexité et la réflexion sur ce qui doit croître et ce qui doit décroître.

Ivan Illich (1926-2002) envisageait déjà la disparition programmée de la société de croissance comme l’urgente et opportune nécessité de trier parmi les activités à développer et de choisir celles qui contribuent à l’instauration d’une société conviviale. Ce qui contraint les individus à respecter l’ordre du raisonnable, la nécessité de l’autolimitation et la reconnaissance du bien vivre dans l’équité comme valeur fondamentale.

Plus près de nous et sur le mode personnel, le Lausannois Pierre-Yves Lador, sachant que «la décroissance est invendable parce que l’humain n’est pas prêt à renoncer à quoi que ce soit», dénonce l’édulcoration collective, via la promotion de la voiture électrique, l’augmentation des temps de congé et les circuits de distribution plus directs – toutes interventions rangées dans la catégorie emplâtres sur une jambe de bois. Concrètement, notre auteur préfère se réfugier dans la décroissance individuelle, faite de frugalité matérielle et de développement spirituel.

Avec son affiche, la gauche de la gauche vaudoise a pris le risque de viser haut et loin, hors de sa portée électorale et peut-être des préoccupations de sa base. Mais elle a saisi aussi la chance de placarder une préoccupation essentielle pour l’avenir de toute la société.

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