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Le médecin devenu romancier

Pierre De Grandi, «Quand les mouettes ont pied», Lausanne, Plaisir de Lire, 2017, 205 pages

Dans une autre vie, Pierre De Grandi a été professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Lausanne. Il a dirigé le département de gynécologie-obstétrique et assumé la fonction de directeur médical du Chuv. Il appartient à cette génération de médecins humanistes qui ne sont pas encore devenus des hyperspécialistes, sans doute extrêmement compétents, mais incapables de s’intéresser à autre chose qu’à leur domaine.

C’est ainsi qu’avec son frère François, il a mis sur pied un espace d’exposition, l’Atelier De Grandi à Corseaux-sur-Vevey, dans la villa moderniste construite en 1939 par Alberto Sartoris, et dont le but est de mettre en valeur tant l’œuvre de son père Italo et de son oncle Vincent, deux peintres un peu injustement oubliés, que d’autres artistes de la région, actuellement Casimir Reymond.

Depuis sa retraite, le médecin s’est mis à l’écriture. Il a publié en 2011 un premier roman, YKSOS ou le songe d’Eve, qui relève avec bonheur de la biologie-fiction et du féminisme. Après un second opus qui nous a moins convaincu, il vient de signer un beau roman, de facture plus traditionnelle, Quand les mouettes ont pied.

Reconnaissons que le rapport entre le titre et le contenu du livre n’est pas évident… Ce dernier traite, sur le plan psychologique, d’une constellation familiale habitée par un lourd secret. Si les premiers chapitres peuvent décontenancer le lecteur par leur caractère apparemment hétéroclite, les fils vont bientôt habilement se nouer.

Il y a Georges, l’adolescent dont on lit le blog et qui passe par une phase de nihilisme. On en comprendra l’origine profonde. Judith, elle, est pilote d’hélicoptère et doit intervenir dans un scénario d’attentats terroristes contre des centrales nucléaires et des raffineries de pétrole, dont les auteurs sont des partisans exaltés d’un monde durable. L’hypothèse avancée par l’auteur appartient certes au domaine de la fiction, mais elle est plausible. Quant à Julien, il vit dans un cloître franciscain, mais s’interroge autant sur l’Eglise, dont il attend une plus grande fraternité avec les pauvres, que sur sa propre vocation, et il n’est pas sûr qu’il s’y tienne.

Les parents, Paul et Madeleine, vivent une vie de couple très distanciée. L’un et l’autre, d’une certaine manière, pour conjurer le passé, sont des workalcoholics et se droguent d’idéaux et d’activités, Paul en s’investissant à fond dans l’écologie scientifique, Madeleine en expiant sa «faute» dans une activité intense dans une unité de soins palliatifs.

Tous, sauf Judith, vivent dans une sorte de malaise. Quand la vérité longtemps occultée éclate au grand jour, tout se précipite avec la fugue de Georges. La fin du roman se lit comme un thriller très pessimiste. L’auteur a d’ailleurs l’art de rendre son roman par moments haletant.

La valeur du livre tient aussi aux qualités de sa langue. Tantôt à la limite de la préciosité, elle fait penser à l’écriture d’André Gide. Mais surtout, Pierre De Grandi a su admirablement restituer le langage de chaque protagoniste. C’est particulièrement vrai pour le vocabulaire et les tournures «branchées» de l’adolescent. On y trouve un florilège de locutions du type «ça va très-mieux», «trop fortiche le mec» ou encore «ça me gonfle: il me saoule grave». C’est assez plaisant, de la part d’un auteur qui n’appartient plus depuis longtemps à la génération du smartphone.

Mais surtout, il faut lui en savoir gré, Pierre De Grandi introduit dans ses romans des problématiques scientifiques, écologiques, philosophiques et politiques au sens large, en prise directe avec le monde qui nous entoure. En cela, rompant avec une littérature romande trop longtemps éthérée, intemporelle et a-historique, il est dans la ligne d’Yves Velan, Yvette Z’Graggen ou Janine Massard, pour n’en donner que trois exemples.

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