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Démocratie directe sous influence

Les méthodes du marketing d’influence s’appliquent désormais aux récoltes de signatures pour les initiatives populaires

Photo Luckey Sun
Photo Luckey Sun (licence CC)

A chaque échéance électorale d’importance, comme dans toute action ou consultation démocratique, les algorithmes jouent désormais un rôle déterminant. Et leur importance s’accroît avec le raffinement des méthodes de référencement, d’argumentation et de vérification.

C’est en quelque sorte le versant politique de la communication commerciale. On n’est plus dans la prise de contact avec les consommateurs ni dans la promotion des ventes, mais bien dans le marketing d’influence. Sauf que le prospect n’est pas le client potentiel qui achète en ligne, mais bien le citoyen participant à la vie démocratique et le membre actif de la société dite civile. Plus généralement, les personnes présentes sur les réseaux sociaux bénéficient d’un suivi particulièrement attentif.

Le marketing d’influence

Les algorithmes omnivores mémorisent, traitent et recoupent les masses de données livrées par les internautes qui consultent Google et autres puissants moteurs de recherche, multipliant leurs interlocuteurs et leurs indiscrétions sur Facebook ou actifs sur Twitter. Le tout sans toujours penser à l’autoportrait complet qu’ils fournissent gracieusement aux cibleurs, profileurs et autres influenceurs.

Ces derniers font jouer l’intelligence artificielle, nom assez vague donné aux algorithmes – et aux programmes et systèmes qui les utilisent – (re)produisant ou simulant ensemble un comportement réputé intelligent. Cette combinaison permet d’évaluer instantanément la force et la nature de l’influence exercée et revêt de plus une bonne valeur prédictive.

Autant dire le rêve pour un promoteur à la recherche de suiveurs (followers) commerciaux ou idéologiques, le cas échéant à l’aide de modèles prestigieux (catégorie Federer) ou plus proches (du type médecin de bon conseil), voire de modestes blogueurs. Les uns et les autres doivent jouir d’une bonne crédibilité auprès des internautes, des jeunes en particulier, grands amateurs de références immédiates, de bonnes adresses et surtout de conditions avantageuses (actions, rabais, etc.).

Par la grâce d’Internet et des réseaux sociaux, ces influenceurs ont remplacé le traditionnel bouche-à-oreille. Leurs interventions sont organisées et tarifées, mais non réglementées, échappant notamment à la répression de la concurrence déloyale. Du coup sont apparues des sociétés spécialisées dans la vérification des assertions et recommandations contenues dans les messages délivrés, commerciaux pour l’instant. Les médias, les élus et les citoyens éclairés s’épuisant à contrer les fake news balancées en ligne, des services secrets russes à la Maison Blanche en passant par toutes sortes d’acteurs idéologiques.

La démocratie directe en direct

Cela devait arriver: des agences spécialisées organisent, pour le compte de partis politiques ou d’autres organisations, la récolte de signatures par voie électronique. Leurs services consistent à exploiter des fichiers à disposition des comités d’initiative et à les compléter par des adresses référencées en fonction des comportements repérés par les chers algorithmes.

Le rendement est spectaculaire. En 2018, le référendum contre les «détectives sociaux» a pu aboutir sans qu’un parti ou une association ait entrepris la moindre récolte de signatures. Cette année, l’initiative contre les exportations d’armes a rassemblé en deux mois les 100000 paraphes nécessaires à son dépôt. Double exploit dû, entre autres succès, à la plateforme We Collect, qui vient de récolter plus de 90’000 signatures en trois mois à l’appui de l’initiative pour les glaciers.

Les performances de cette plateforme, créée en 2015 par Daniel Graf, lui ont donné trop de pouvoirs, ont jugé ceux-là mêmes qui avaient de la sympathie pour ses interventions dans la vie démocratique et en ont sans doute profité, à commencer par le parti socialiste suisse. Las de ces critiques, Daniel Graf a décidé de créer une Fondation pour la démocratie directe, à laquelle il transfère gratuitement We Collect. La fondation l’exploitera en même temps que d’autres plateformes analogues. Nul doute que le très prochain appel de fonds permettra de doter cette fondation d’un capital d’au moins 50’000 francs.

L’action citoyenne à l’ère du numérique

L’intervention d’influenceurs dans le fonctionnement traditionnel de la démocratie suscite des réactions contrastées. Dans une récente publication, Avenir Suisse prend résolument parti pour «une démocratie directe numérique» dans laquelle il voit notamment une modernisation de l’exercice des droits populaires. S’agissant de la récolte électronique des signatures, elle est facilitée à tel point qu’elle devrait entraîner une augmentation du nombre des signatures exigées pour les initiatives fédérales, par exemple à 6% du nombre des citoyens contre 2% pour une récolte papier, proportion correspondant à un effectif à peine supérieur aux 100’000 actuels.

La vision optimiste d’une démocratie enrichie par le big data ne fait évidemment pas l’unanimité. L’extrême gauche est divisée. Certains voient dans le big data un espoir de restaurer l’économie planifiée, tandis que d’autres considèrent comme une grave menace «la synergie de l’intelligence artificielle et de l’idéologie néolibérale».

Ce pessimisme est notamment partagé par Cathy O’Neil. Cette mathématicienne et ancienne analyste à Wall Street, mondialement célèbre pour sa dénonciation des dérives des algorithmes, voit dans ces dernières une véritable bombe à retardement accroissant les inégalités. Evidemment, l’accusation vaut aussi pour la vie civique et «le citoyen obligatoirement pris pour cible». A noter que l’émetteur n’est pas davantage protégé: une pétition échappe immédiatement à celui ou celle qui l’a postée sur un réseau social pour devenir la proie de ses algorithmes.

Entre ces opinions extrêmes doit se trouver quelque part une solution qui permettrait un élargissement du champ politique par les techniques nouvelles et garantirait aux citoyens l’autonomie de leurs choix et la libre expression de leur volonté, toutes modalités d’expression confondues.

Mais les difficultés rencontrées avec le «simple» vote électronique (DP 2236) montrent tout l’écart qu’il peut y avoir entre les possibilités techniques et les exigences démocratiques…

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