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Forum des 100: la transition écologique entre «conscientisation» et dépolitisation

Face à l’urgence climatique, un nouveau contrat social doit accompagner les décisions individuelles

L’édition 2019 du Forum des 100, autocélébration marketing d’une certaine élite romande lancée par L’Hebdo et poursuivie par Le Temps, aura marqué les esprits. Pas tant par le nombre d’invités de prestige qu’il a réunis ou par l’originalité de l’une ou l’autre intervention. Mais par la manière dont le thème choisi aura fait immédiatement émerger la dialectique qui traverse la pensée écologique, l’opposition que d’aucuns ont appelée écologie par le haut vs. écologie par le bas.

Plus encore que l’excellent dossier du Temps, Terre brûlée, consacré à la thématique, les commentaires parus les jours suivants ont posé les jalons de la discussion fondamentale qui s’ouvre à l’heure des choix pour la transition écologique. Les uns, agacés de servir d’alibi critique à la manifestation mondaine, auraient espéré un peu plus de subversion, à l’image du comédien Yvan Richardet. Les autres, très sûrs d’eux, continuent à prôner le verdissement du capitalisme mondialisé, l’image du président de Nestlé Paul Bulcke.

Les premiers pensent que les seconds sont le problème; les seconds n’en démordent pas, ils font partie de la solution. D’autres encore, comme Bertrand Piccard, tentent de réconcilier les deux camps en jouant la carte de l’œcuménisme.

Une précision s’impose en premier lieu: il est bien clair que par leur poids dans l’économie mondiale et leur impact sur les écosystèmes, les grands groupes comme Nestlé, Procter & Gamble et Firmenich, tous représentés au Forum des 100 par leurs dirigeants, ne sauraient être écartés des discussions. Les indispensables changements passeront par les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre, par ceux qui, par l’ampleur et la nature de leurs activités, peuvent constituer des menaces systémiques pour la biodiversité. En ce sens, oui, il faut éviter l’écueil d’une transition écologique qui manquerait sa (principale) cible, à savoir les acteurs de l’économie mondiale qui pèsent sur les écosystèmes.

Mais pour ce faire, il faut discuter de façon rigoureuse des fondements de l’action publique nécessaire à la réorientation des activités humaines. A cet égard, la rengaine du chairman de Nestlé, qui a lourdement insisté sur la «conscientisation» des citoyens-consommateurs, est particulièrement malvenue. Outre l’arrogance de la posture consistant à dire, du haut de la tribune, que les consommateurs doivent en faire davantage pour la planète, il y a un vrai problème de méthode.

Au risque d’un léger raccourci, on peut dire aujourd’hui que les consommateurs des pays industrialisés, du moins en Occident, sont ceux qui sont le plus informés de l’état critique des écosystèmes. Or ce sont ces pays qui pèsent le plus lourd dans le bilan climatique global. Donc non, il ne suffit pas de «conscientiser» les consommateurs forcément ignares pour que comme par enchantement la transition écologique se mette en route…

Plus fondamentalement, c’est la fameuse question de la responsabilité individuelle qui est ainsi posée. Soyons là aussi clair: bien entendu, les comportements individuels sont importants, parfois déterminants. Toutes les démarches visant à réduire, dans le quotidien d’un individu, son empreinte écologique, sont bienvenues. On assiste du reste à un foisonnement d’idées très inspirantes sous nos latitudes comme ailleurs (agriculture contractuelle, réduction du volume de plastique, retour à un tourisme local, choix alimentaires, etc.) Le succès planétaire du film Demain est là pour en témoigner. Mais là n’est pas le débat politique.

Cette foi en la responsabilité individuelle comme l’alpha et l’oméga de l’action collective ne date évidemment pas de hier. Au moins depuis Jeremy Bentham et les théoriciens utilitaristes – sans parler des John Locke, Adam Smith et autres John Stuart Mill –, la somme des intérêts individuels est réputée définir l’intérêt collectif. Si l’utilité de chaque individu – son bien-être, son bonheur ou sa position dans la société – était maximisée, il en résulterait forcément une utilité collective maximale.

Il est incroyable qu’il faille encore aujourd’hui lutter contre les stigmates omniprésents de cette conception dont l’échec est pourtant cuisant dans la lutte contre les dérèglements climatiques. En donnant l’exemple d’un pré commun de fourrage sur lequel plusieurs éleveurs font paître leur troupeau, Garrett Hardin montrait dans les années 1960 déjà que l’intérêt individuel des utilisateurs d’une ressource les incite généralement et inexorablement à augmenter la pression sur celle-ci – en y faisant paître le plus de bêtes possible pour augmenter leur rendement individuel –, ce qui ne peut que conduire à sa surexploitation.

Connue sur le nom de «tragédie des biens communs», cette démonstration a été relativisée et critiquée par de nombreux travaux postérieurs – elle occulte notamment la capacité de certains individus à refuser la course à la compétitivité – mais reste intéressante pour sa valeur explicative.

En économie, une autre métaphore est souvent utilisée pour illustrer les situations où les comportements rationnels des individus ne conduisent pas à une maximisation de l’utilité collective: le dilemme du prisonnier. Ce modèle emprunté à la théorie des jeux évoque le cas de figure où deux prisonniers interrogés séparément se voient offrir la possibilité de dénoncer leur complice selon les modalités suivantes: si l’un des deux prisonniers dénonce l’autre, il est remis en liberté alors que le second obtient la peine maximale (10 ans); si les deux se dénoncent mutuellement, ils sont condamnés à une peine plus légère (5 ans); si les deux refusent de se dénoncer, la peine est minimale (6 mois). Chacun des deux prisonniers prend sa décision en se fondant sur le raisonnement suivant: «Si le complice me dénonce, alors j’ai intérêt à le dénoncer également pour obtenir une peine de 5 ans et non une peine de 10 ans; si le complice ne me dénonce pas, j’ai également intérêt à le dénoncer pour obtenir la remise de toute peine en lieu et place d’une peine de 6 mois. Aussi, quelle que soit la décision du complice, j’ai intérêt à le dénoncer.»

Si le deux complices opèrent ce choix rationnel visant la maximisation de leur utilité individuelle, alors il y aura dénonciation mutuelle et chaque prisonnier écopera d’une peine de 5 ans. Or, sans dénonciation mutuelle, la peine prononcée n’aurait été que de 6 mois pour chacun des deux complices.

Au-delà de ces illustrations à visée didactique, le constat est aujourd’hui patent: on ne sortira pas de l’ornière en misant tout sur la conscientisation de l’individu et sur ses choix personnels, même si ces derniers sont significatifs et peuvent apporter leur pierre à l’édifice. Il est temps désormais d’agir de façon ambitieuse sur la structure de notre économie consumériste et sur les rapports de production, par des choix collectifs opérés de façon démocratique.

Il faut donc surtout éviter de dépolitiser l’écologie. On doit bien plutôt concentrer les efforts sur l’élaboration d’un nouveau contrat social pour la transition écologique: qui assumera les coûts de la transition? Avec quels mécanismes d’équité? Avec quelle réallocation des ressources publiques? Pour quels objectifs de préservation des ressources à long terme?

Voilà les vraies questions qui se posent inévitablement dès maintenant, vu l’urgence commandée par l’état de la planète.

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